Gérald ne parvient pas à comprendre pourquoi des villages ont donné 60% de leur voix au Front National aux dernières présidentielles alors que les habitants n’ont jamais vu un immigré de leur vie. Il trouve leur vote irrationnel. Certes, lui non plus n’en voit pas beaucoup, des immigrés, en tout cas il n’en fréquente aucun. Mais ce n’est tout de même pas de sa faute si aucun d’entre eux ne vient habiter dans son quartier. Il est vrai aussi qu’il a toujours un peu peur quand il croise dans la rue un groupe de Noirs ou d’Arabes. Mais enfin, il faut admettre qu’ils parlent très fort et en plus, souvent, ils fument. De toute façon, cela n’a guère d’importance puisque la différence, c’est que les électeurs du FN détestent les étrangers sans les connaître alors que lui, Gérald, les aime sans les connaître, ce qui fait indubitablement de lui un type bien.

Gérald se proclame athée mais il est en réalité agnostique parce qu’il a quand même très peur de mourir. L’athéisme, en effet, implique d’assumer la perspective de la dissolution complète de la personnalité au moment de la mort. Or, Gérald éprouve un amour sans borne pour sa singularité. Qu’on s’entende bien, il n’est pas égocentrique, il ne sacrifie pas à l’amour narcissique de soi. Mais en revanche, il a une conscience aiguë de l’irréductibilité de son individualité et de la perte irrémédiable que constituerait la dissipation de sa personnalité en une poussière d’atomes. Bon, enfin bref, la mort lui file terriblement les chocottes.

Évidemment, Gérald est aussi un défenseur ardent d’une laïcité ouverte. Il ne sait pas exactement ce qu’il entend par là mais il est par contre fermement convaincu que, de manière générale, ouvert c’est mieux que fermé. Il est d’ailleurs tout content car il a entendu le politologue Brice Teinturier, dans l’émission C Dans l’air, indiquer que le clivage gauche-droite était désormais obsolète et qu’il fallait lui substituer le clivage ouvert-fermé. De ce fait, Gérald est désormais inconditionnellement favorable à une économie ouverte, une laïcité ouverte, un marché du travail ouvert, une école ouverte et même une mort ouverte (car, encore une fois, la mort, quand même, c’est déprimant).

Gérald gagne 2500 euros net par mois. Il appartient objectivement à la moitié la plus riche de la population française. Mais il n’aime pas cette idée. A vrai dire, il la déteste même tellement qu’il parvient à ne jamais y penser. Gérald considère qu’il appartient aux classes moyennes. Il ne sait pas que le salaire médian est en France autour de 1800 euros. Ou plutôt, il l’a forcément lu ou entendu car il est raisonnablement cultivé et lit la presse. Mais il n’y pense pas. Il préfère retenir le montant du salaire moyen, à peu près 2200 euros ; assez proche du sien. Il préfère retenir aussi cette merveilleuse citation dont il ne se rappelle plus l’auteur qui dit qu’être de gauche c’est s’indigner de la richesse alors qu’il faudrait s’indigner de la pauvreté. Et tac. Il lui arrive toutefois d’être poussé dans ses retranchements par des connaissances peu au fait des nouveaux clivages qui s’obstinent à lui parler comme s’il était un bourgeois, ce qui est proprement honteux puisqu’il est seulement un membre des classes moyennes ouvertes. Dans ce cas il déclare qu’il faut bien produire de la richesse avant de la redistribuer, que s’il n ‘y avait pas de patrons il n’y aurait pas non plus d’emplois et qu’il est normal que le mérite soit récompensé. Et tac, retac et reretac.

Au fond, ce qui attriste vraiment Gérald, c’est qu’il subsiste encore en France, au 21ème siècle !, autant de gens si manifestement différents de lui, Gérald. Il rêve souvent d’un monde uniquement peuplé de Gérald (et de Géraldine car Gérald est un peu fripon, il est en tout cas entièrement favorable à une sexualité ouverte). Un monde apaisé, un monde où les gens qui échouent professionnellement accepteraient, beaux joueurs, de reconnaître qu’ils sont vraiment de sombres ratés, un monde où les habitants des villages qui n’ont jamais vu d’immigrés admettraient enfin que leur volonté ridicule de vivre à plus de 50 kilomètres d’un cinéma art et essai tout en conservant un bureau de poste à activité réduite n’est pas viable, un monde où tout le monde trouverait Donald Trump vulgaire et Barack Obama so positive, un monde où les supporters de foot boiraient de la bière sans alcool et se feraient des hugs, un monde où la mentalité entrepreneuriale irriguerait l’ensemble de la sphère sociale.

Gérald a voté Emmanuel Macron aux deux tours de l’élection présidentielle.

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