En assimilant tous ses opposants à des conservateurs, Emmanuel Macron prend le risque de diviser irréductiblement la société française.

Il existe un point commun fondamental entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen : l’un et l’autre récusent le clivage gauche/droite. D’ailleurs, au tout début de sa campagne, Emmanuel Macron a défini son positionnement politique en se présentant comme « Ni de gauche ni de droite », avant de se rappeler qu’il s’agit d’un slogan historique du Front National (« Ni droite Ni gauche Français ! ») et d’adopter la formule « Et de gauche et de droite ».

Clivera bien qui clivera le dernier

Disons-le clairement, cela ne change pas grand-chose. Si on est « Et de gauche et de droite », par définition, on se déclare « Ni de gauche ni de droite ». On arguera que le « Et gauche et droite » de Macron induit un rassemblement alors que le « Ni gauche ni droite » du FN débouche sur une définition du patriotisme français qui exclut une partie de la population. Toutefois, même si nous ne partageons pas la définition (d’ailleurs en fait assez floue) que donne le Front National du peuple français, on peut mettre en doute l’idée selon laquelle le positionnement d’Emmanuel Macron serait nécessairement plus rassembleur. En ce qui concerne le FN, le caractère clivant de son discours est manifeste et spectaculaire. Il y aurait les patriotes et ceux qui ne le sont pas, donc supposément de mauvais Français. Il y aurait les gens qui aiment leur pays et les affreux mondialistes apatrides. Il y aurait aussi, accessoirement, les Français de culture chrétienne et les autres qui seraient moins ou « mal français ». Mais le positionnement d’Emmanuel Macron, s’il s’exprime certes par des paroles d’harmonie et de rassemblement, n’en est pas moins lui aussi potentiellement extrêmement clivant.

Conservateurs et progressistes, un clivage vide de sens

Le « Et de droite et de gauche » de Macron doit en effet être associé à l’autre opposition qu’il privilégie, celle entre « progressistes » et « conservateurs ». Du reste, quand on écoute les déclarations du candidat d’En marche !, il semble bien que ces deux clivages soient en fait interchangeables à ses yeux. Il faudrait donc comprendre que, pour Emmanuel Macron, être conservateur c’est être de gauche ou de droite, tandis qu’être progressiste c’est être « et de gauche et de droite ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que tout cela n’est pas franchement limpide et risque fort de se ramener à un très banal : être progressiste, c’est voter pour moi (ce qui a d’ailleurs été l’unique argument de campagne de Hillary Clinton lors des dernières élections américaines).

Le conservatisme n’est pas illégitime

Mais surtout, comment doit-on considérer dans cette optique tous les Français, très nombreux, qui se définissent toujours comme « ou de gauche ou de droite »? Ne sont-ils pas voués, dans la rhétorique d’Emmanuel Macron, à ne représenter qu’un misérable conservatisme mortifère irréductiblement opposé à tout progrès ? De plus, il est permis de se demander en quoi le conservatisme serait une attitude déshonorante ou dangereuse. La préservation de la planète, la sauvegarde de l’Etat-providence, la défense d’un espace social non marchandisé, le maintien de garde-fous à l’individualisme triomphant ; voilà autant d’objectifs conservateurs qui n’ont rien d’aberrants.

Est-on nécessairement un raté quand on n’est pas macronien ?

Les résultats du premier tour des élections présidentielles ont montré l’extrême fracturation, sociale et spatiale, de la France. Les grandes villes ont voté Macron, pas les campagnes et les périphéries ; les possédants, les diplômés, les insérés ont voté Macron (ou Fillon), les autres ont voté Le Pen ou Mélenchon. S’il  veut être élu, mais surtout s’il veut pouvoir gouverner (puisqu’il sera élu), Emmanuel Macron ne peut pas partir du principe que cette moitié du peuple français, méfiante vis-à-vis de l’Europe, de la mondialisation, de l’immigration, de la finance, de la précarisation du travail représente simplement un boulet conservateur aux pieds de la « start-up nation » que devrait être la France à ses yeux. S’il maintient son clivage progressiste/conservateur pour fonder et définir son projet politique, Emmanuel Macron sera tout aussi clivant que Marine Le Pen et prendra le risque d’attiser la terrible fracture qui est en train de séparer deux parties de la population française qui ne se comprennent plus, ne s’écoutent plus, n’ont plus rien en commun.

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