Ce qu’on appelle populisme n’est peut-être que le cri d’agonie de peuples qui savent qu’ils sont en train de s’éteindre.

Quelle est la racine profonde du malaise qui s’est emparé de la plupart des pays composant ce qu’on n’ose plus appeler l’Occident ? Faute de mieux, on s’est habitué à qualifier de populiste ou de national-populiste les mouvements organisés qui expriment de manière revendicative ledit malaise. Donald Trump, Marine Le Pen, Geert Wilders aux PaysBas, l’AFD en Allemagne, le FPÖ en Autriche, les Brexiters anglais. A moins de s’en remettre à une explication totalement irrationnelle du type « épidémie de fascisme » ou « résurgence des années 30 », il doit bien y avoir une explication précise à cette conjonction de forces et à leur succès (relatif). D’ailleurs, même si on accepte l’interprétation de ceux qui postulent un réveil d’une mystérieuse « pulsion » fascisante, un tel réveil suppose l’existence d’un invariant dans la mentalité européenne ou occidentale dont il conviendrait d’expliquer la permanence.

Prenez n’importe quel journal : notre avis de décès se trouve à toutes les pages (Charles Bowden, Orchidée de sang)

Pour trouver cette explication, il faut certainement remonter bien au-delà des années 30 et de la deuxième guerre mondiale, en évitant de faire du nazisme une sorte de commencement absolu ou de matrice de l’époque actuelle (on peut d’ailleurs déceler une peu reluisante obsession morbide chez ceux qui s’obstinent à ramener tous les phénomènes politiques et sociaux actuels à cette période). Si, en effet, on peut repérer une coupure historique radicale dans l’histoire de l’Europe, c’est la Révolution française de 1789, dont il n’est pas cocardier de souligner qu’elle a été vécue dans toute l’Europe, pour le meilleur et pour le pire, comme une apocalypse, c’est-à-dire une catastrophe mais aussi la révélation de tout un champ de possibles. En attaquant de front à la fois l’Église et la Monarchie, les révolutionnaires français ont, qu’ils l’aient voulu ou pas, mis à bas 15 siècles d’histoire (si on fait remonter le royaume de France à Philippe Auguste, ce qui peut évidemment se discuter), autrement dit une civilisation.

Ceci étant, les civilisations expirent toujours bien après leur acte de décès (l’exécution du roi et la Constitution civile du clergé, en l’occurrence) et, précisément, nous vivons sans doute, en ce début du 21ème siècle, la fin de l’agonie de ce que l’on a longtemps nommé civilisation occidentale. Si on prend un peu de distance par rapport aux problèmes concrets qu’ont eu à affronter les révolutionnaires du 18ème siècle (monarchie constitutionnelle ou république, exécutif fort ou parlementarisme, sécularisation ou déchristianisation, révolution dans un seul pays ou impérialisme des droits de l’homme), on peut considérer qu’ils ont été essentiellement aux prises (et tout le 19ème siècle après eux) avec une double contradiction : le particulier et l’universel d’une part, le limité et l’illimité d’autre part.

La logique jacobine a spontanément tendance à interpréter le particularisme comme contre-révolutionnaire. Qu’il soit confessionnel, régional, politique, le particularisme empêche l’individu d’être citoyen dans la mesure où l’individu ne peut être pleinement citoyen qu’à la condition de n’être que cela. Cette position n’a d’ailleurs rien d’aberrant et ne peut être réduite à la dérive « terroriste » de 1793-1794. La question se pose toujours aujourd’hui : dans quelle mesure puis-je être un authentique citoyen français si je me considère avant tout comme, au choix, breton, occitan, catholique, musulman, juif, chef d’entreprise, fonctionnaire, jeune, retraité, etc. Rousseau a bien montré que, dans une démocratie, la volonté générale ne peut être pure que si elle dépasse, voire nie complètement, la singularité des individus.

Nous ne pouvons plus continuer à souffrir en silence, en nous épargnant le risque de nous retrouver dans les lambeaux d’un monde factice (Charles Bowden)

D’autre part, en plus de dynamiter la notion même de particularisme ; la Révolution française a remis fondamentalement en cause la notion de limite. En fin de compte, ce qui structure l’action des révolutionnaire français (bien avant le Comité de salut public et Robespierre qu’il est de bon ton de réduire aujourd’hui au rôle de mauvais génie de la révolution), c’est l’idée selon laquelle tout est politique. Et si tout est politique, rien n’est impossible. C’est ainsi qu’on a vu des révolutionnaires, après 1789, affirmer très sérieusement que le pouvoir politique avait le droit et la possibilité de changer la religion du pays ou de l’abolir par décret (même s’il est vrai que le roi anglais Henri VIII l’avait déjà fait au 16ème siècle). D’autres, mandatés par le gouvernement ou l’Assemblée nationale, ont établi des projets de restructuration intégrale de l’éducation, certains préconisant de retirer purement et simplement tous les enfants de la garde de leurs parents pour les confier à l’État. Les penseurs contre-révolutionnaires, du libéral Burke au réactionnaire Joseph de Maistre, ne s’y sont pas trompés. Ils ont tous fustigé chez les révolutionnaires le refus de toute particularité individuelle, le fantasme de la toute puissance et le vertige de l’illimitation.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le christianisme a mis environ deux siècles à mourir en Europe. Il y a longtemps que Nietzsche a annoncé la « bonne nouvelle » de la disparition de Dieu mais ce dernier a mis du temps à s’apercevoir qu’il était mort. C’est désormais chose à peu près faite si on examine les niveaux de pratique religieuse dans les différents pays européens (y compris ceux réputés profondément « papistes » comme l’Italie et l’Espagne). De ce point de vue, qu’on s’en félicite ou qu’on s’en désole, la visibilité récente d’organisations « cathos » comme Sens commun ou la médiatisation des mouvements qui ont encadré les manifestations contre le mariage homosexuel ne doivent sans doute pas faire illusion. On ne relève aucun phénomène de recrudescence de la pratique ou des vocations. Les églises continuent à être désertées et toutes les études montrent qu’une très grande partie de ceux qui continuent à se dire catholiques (et uniquement si on leur pose la question) n’ont jamais ouvert une Bible de leur vie. Il est aussi très significatif de constater que tout catholique qui exprime des opinions logiquement conformes à sa foi (comme, par exemple, une opposition à l’avortement) est immédiatement considéré comme un intégriste. Autrement dit, on tolère les catholiques à condition qu’ils soient très faiblement catholiques (la remarque vaut aussi pour les musulmans).

Je connais un peu un certain pays, le mien, et je sais qu’il y a plein de gens de ce pays qui ne peuvent y supporter le jour ou la nuit sans être drogués (Charles Bowden)

Doit-on considérer que la mystique républicaine et la foi démocratique ont pris le relais du christianisme comme élément civilisationnel structurant ? On peut en douter. La période qui s’est ouverte en Europe après la deuxième guerre mondiale a été essentiellement marquée par une amélioration inouïe du niveau de vie, du confort, de la longévité, y compris dans les pays communistes. On peut émettre l’hypothèse que ce qui a maintenu, tant bien que mal, la cohésion des sociétés européennes (surtout à l’ouest) pendant plus de 50 ans se résume à une sorte de messianisme matérialiste. On allait vaincre la misère, la faim, la maladie, et même la mort. Cette espérance matérialiste n’a d’ailleurs rien de méprisable en elle-même. C’est un luxe de petit bourgeois de mépriser la « sécheresse d’âme » de ceux qui aspirent à posséder une voiture, un frigo, une télévision et une machine à laver. On a beau dire, la transcendance, ça ne nourrit pas son homme (ni sa famille). Ceci étant, il est encore plus difficile de faire le deuil de la transcendance en général que d’une religion en particulier. Les Européens de 2017 se retrouvent d’une certaine manière dans la situation des révolutionnaires de 1789, l’espoir en moins, de nouveau aux prises avec les deux couples universel/particulier, limité/illimité. Sauf qu’ils n’ont plus aucune révolution sur les bras, ni de roi à décapiter, ni de prêtres à pourchasser.

Très bientôt, il n’y aura plus que moi et les mangeurs de Prozac (Charles Bowden)

La France a tendance à se dissoudre dans l’Europe et l’Europe à se dissoudre dans le monde (c’est-à-dire la Chine). C’est la fameuse « mondialisation » qui, si le mot a un sens, ne peut signifier que standardisation et homogénéisation, c’est-à-dire effacement progressif des particularités car, faut-il le rappeler, le monde n’a pas attendu la mondialisation pour être un monde. On a parfaitement le droit de juger ce processus inéluctable ou même très positif. Mais il est remarquable que les « progressistes » européens n’assument presque jamais clairement les conséquences logiques des positions qu’ils défendent. On entend par exemple fréquemment des politiciens proclamer que la France ne restera la France que si elle est européenne. Il suffit de réfléchir quelques secondes pour comprendre que cette phrase est comiquement absurde. La logique de l’Union européenne est fondamentalement une logique d’harmonisation, donc de dissolution des particularités nationales. Ce qui définit l’Union européenne, juridiquement et économiquement, ce sont les quatre libertés qu’elle garantit (ou impose) : libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Le principe de la libre circulation des personnes implique logiquement que, dans un cas limite, toute la population, par exemple, du Portugal pourrait décider de s’installer en Belgique. De même, la libre circulation des capitaux et des services rend par définition impossible la construction ou la préservation d’une économie nationale, sauf si on est en position de force (c’est le cas de l’Allemagne en ce moment). Encore une fois, on peut trouver tout cela positif mais, en revanche, ceux qui prétendent que l’appartenance à l’Union européenne est le meilleur moyen de protéger les spécificités nationales se moquent tout simplement du monde.

Nous n’avons rien à faire, nous le savons et donc nous passons notre temps à faire le peu qu’il nous reste : attendre, ou regarder en arrière (Charles Bowden)

On peut penser que, plus ou moins clairement, les peuples d’Europe comprennent très bien tout cela et que cette perception qu’ils ont de leur propre agonie explique en grande partie le succès des partis dits populistes (qui prospèrent d’ailleurs dans certains pays qui ne sont pas en crise économique). Du reste, le deuxième tour de l’élection présidentielle française exprime très bien la situation dans laquelle nous nous trouvons. Les deux candidats en lice, chacun à leur manière, portent un projet funèbre. Marine Le Pen nous dit : tout est fichu mais faisons encore semblant d’être Français pendant quelques temps. Emmanuel Macron nous déclare : tout est fichu, alors créons des start-up et  buvons du champagne.

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