Habité par son grand projet de purification sociale, le parti socialiste ne sait plus à quel saint se vouer. Staline, Franco et Big Brother sont candidats.

Le projet de loi de modernisation du système de santé (quand aura-t-on enfin droit à une loi courageusement intitulée « projet de ringardisation du système de santé »?) a été adopté par l’Assemblée nationale en première lecture le 14 avril 2015. Les 57 articles du texte contiennent une authentique mesure de gauche (la généralisation du tiers payant) et un florilège de nouvelles interdictions et obligations qui se situent à la frontière de la santé publique, du contrôle social et de la purification des mœurs. Ces mesures se concentrent sur quatre objectifs regroupés dans le volet Prévention de la loi : lutte conte le tabac, lutte contre l’alcool, lutte contre l’obésité et lutte contre…la maigreur.

Il sera donc désormais interdit de fumer à l’intérieur d’un véhicule en présence d’un mineur ; de vapoter dans les établissements scolaires, les trains, les bus, les avions et les « lieux de travail fermés et couverts à usage collectif » (très probablement, donc, les bars et restaurants) ; de vendre des cigarettes aromatisées. Par ailleurs, la loi instaure aussi la généralisation des paquets de cigarettes abusivement nommés « neutres » puisque ceux-ci devront tous être de la même forme, de la même taille, de la même couleur mais que leur « neutralité » ne les empêchera pas de continuer à arborer des avertissements promettant mort et souffrances aux consommateurs et des images obscènes dignes de films d’horreur de série B.

Pour fêter cette victoire contre les « marchands de mort » de l’industrie du tabac, la députée socialiste de Gironde Michèle Delaunay a demandé à la ministre de la santé que toute scène de « tabagisme » soit désormais interdite dans les films français. Bonne pâte, la députée admet toutefois qu’elle consentirait à des dérogations « quand les scènes filmées ont une valeur historique, en particulier dans les biopics, qu’elles correspondent à la mise en valeur d’une situation de stress ou de désespoir ou qu’elles contribuent elles-mêmes à souligner les effets délétères du tabac ». Autrement dit, il sera permis à un réalisateur de montrer ce dégénéré de Churchill en train de fumer un cigare et boire un verre de whisky à condition que la scène indique expressément qu’un comportement aussi scandaleux ne peut s’expliquer que par une situation de stress occasionnée par l’invasion de la Pologne par les nazis.

Michèle Delaunay, après avoir (comme de bien entendu) assuré qu’elle apprécie les artistes et ne « met en cause ni leur liberté, ni leur talent », poursuit toutefois (sur son blog) en accusant explicitement les réalisateurs d’être stipendiés par l’industrie du tabac, avant de déclarer benoîtement : « je suis coupable d’avoir incité producteurs et metteurs en scène à exercer une certaine déontologie ». Elle écrit enfin cette phrase proprement monstrueuse : « Art devrait faire bon ménage avec responsabilité. ».

Campagne Anti-Tabac

Cette vision de l’art et d’une « mission » pédagogique que les artistes devraient remplir de gré ou de force est d’ailleurs en conformité avec une bien étrange définition de la liberté qui se répand de plus en plus dans les rangs du parti socialiste. On se souvient que, lors des débats sur la pénalisation des clients de prostituées, un des arguments les plus fréquemment employés par les défenseurs d’une telle pénalisation consistait à affirmer que l’on ne peut en aucun cas se prostituer volontairement. Plusieurs cadres du parti socialiste, notamment Najat Vallaud-Belkacem, expliquaient alors que seule une femme perturbée et fragilisée pouvait avoir l’illusion qu’elle se prostituait librement alors qu’en réalité elle agissait sous « contrainte psychique ».

De la même façon, Michèle Delaunay affirme (dans le journal La croix du 19 mars) qu’« il n’existe pas de liberté individuelle de fumer ou de ne pas fumer. ». La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a elle-même déclaré (dans le journal Les Echos) en septembre 2014 que la lutte contre le tabagisme constitue un « enjeu de civilisation » (souvenons-nous des ricanements des socialistes quand les opposants au mariage homosexuel qualifiaient celui-ci de rupture anthropologique) et que cette lutte ne doit pas être abandonnée « à la seule responsabilité individuelle ».

Il s’agit donc de respecter la liberté des artistes en les sommant de s’interdire de filmer des scènes comprenant des personnages qui fument (faute de quoi on le leur interdira par la loi pour les aider à être libres et responsables), de garantir la liberté des femmes en les empêchant de s’imaginer qu’elles pourraient être libres de se prostituer, et de protéger la liberté des fumeurs (réels ou potentiels) en assénant qu’on peut être libre de ne pas fumer (c’est même la seule façon d’être libre) mais qu’on ne peut jamais fumer librement.

C’est donc bien une très inquiétante représentation de l’individu, de la société et du rôle de l’État qui prévaut aujourd’hui au gouvernement et chez une grande partie de la gauche socialiste. Une représentation qui bafoue complètement cette définition limpide de John Stuart Mill : « La seule liberté qui mérite ce nom est celle de chercher notre bien à notre propre façon, aussi longtemps que nous n’essayons pas de priver les autres du leur ou d’entraver leurs efforts pour l’obtenir. ».

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