Il est devenu de bon ton de considérer Robespierre comme un tyran pervers et sanguinaire. On présente le chef des Jacobins comme l’incarnation du Mal en politique. Et pour faire bonne mesure, on se déclare généralement Girondin. Un tel unanimisme semble suspect. En tout cas, il dit forcément quelque chose de notre époque. Il ne s’agit pas ici de défendre Robespierre mais de souligner ce que révèle le rejet absolu dont il est l’objet aujourd’hui.

Le débat public est devenu extrêmement moralisateur. On ne se contente plus de juger d’un point de vue moral les contemporains (François Fillon est-il un type bien ?), on porte un jugement moral sur les grandes figures de l’histoire. De ce point de vue, tous les moyens sont bons pour salir au maximum la figure de Robespierre. Non seulement il est réduit à un rôle de despote assoiffé de sang mais on le dépeint souvent comme un pervers, un malade mental, voire un détraqué sexuel. A ce titre, on ne dira jamais assez à quel point il est totalement dénué d’intérêt de porter un jugement moralisant sur les personnages historiques. Qui songerait sans ridicule à déterminer si Vercingétorix était sympathique ?

Tant de marchands stupides, tant de bourgeois égoïstes conservent encore pour les artisans ce dédain insolent que les nobles prodiguaient aux bourgeois et aux marchands eux-mêmes (Robespierre, discours « Sur la Constitution »)

A cette vision moralisante se conjugue une absence totale de contextualisation. A écouter les contempteurs de Robespierre, on a l’impression qu’avant l’apparition de ce démon surgi des enfers, la révolution française était une aimable discussion de salon entre honnêtes gens paisibles et pacifiques. Or, les différentes factions n’ont cessé de s’accuser, de se traîner dans la boue, de réclamer des têtes, et les gentils Girondins tant célébrés aujourd’hui n’étaient pas les derniers à exiger que le sang coule. 

D’autre part, contrairement à ce qui est constamment asséné aujourd’hui comme une évidence, Robespierre n’a jamais été à proprement parler un dictateur. Les pouvoirs spéciaux du Comité de salut public ont été octroyés par les députés et la prééminence de Robespierre au sein de ce Comité découlait de son influence (délégation dictatoriale de la Convention en 1793). D’ailleurs, s’il avait réellement été un dictateur, il n’aurait pas été si simple aux députés de décider finalement de l’exécuter (La Convention décide le 27 juillet 1794 l’arrestation des robespierristes, ils sont exécutés le 28 juillet/10 thermidor).

Enfin, on oublie de préciser, quand on fustige la « dictature terroriste » de Robespierre, la situation dramatique dans laquelle se trouvait la France. L’Europe entière en guerre contre la révolution française, le soulèvement des Chouans, les intrigues (tout à fait réelles et documentées) des monarchistes à l’intérieur du pays.

Par ailleurs, on peut constater que les aspects positifs de la pensée et de l’action de Robespierre sont désormais systématiquement passés sous silence. C’est pourtant Robespierre qui a défendu le suffrage universel (contre les Girondins partisans du suffrage censitaire, c’est-à-dire excluant les pauvres du droit de vote) [1], c’est lui qui s’est clairement prononcé contre l’esclavage (encore contre les Girondins) [2] et qui s’est opposé à l’entrée en guerre de la France (toujours contre les Girondins, lesquels étaient très bellicistes) [3].

Les désorganisateurs sont ceux qui veulent tout niveler, les propriétés, l’aisance, le prix des denrées, les divers services à rendre à la société…qui veulent niveler même les talents, les connaissances, les vertus, parce qu’ils n’ont rien de tout cela ! (Brissot, chef de file des Girondins)

Dès lors, comment expliquer cette légende noire de Robespierre ? Du temps où le marxisme était encore dominant dans l’Université française, Robespierre était célébré (souvent outrageusement) comme celui qui avait tenté d’infléchir la révolution bourgeoise vers une révolution sociale (en vain car les conditions historiques rendaient impossible une telle évolution à ce moment-là selon la vulgate marxiste-léniniste). Robespierre était aussi salué comme celui qui avait compris le rôle de la violence comme « accoucheuse de l’histoire », notion qui, bien entendu, est susceptible de légitimer n’importe quel type de persécution ou de terreur politique. Les bolcheviques russes de 1917 se réclamaient de la Révolution française et singulièrement de Robespierre, tandis que Robespierre se référait à la République romaine de l’Antiquité (comme quoi, les révolutions sont aussi des retours au passé, au moins mythique). Aujourd’hui le marxisme a été balayé et l’apparente hégémonie intellectuelle qu’il a pu sembler exercer dans les années 60-70 a été remplacée par une hostilité de principe. Si tout anticommuniste était un chien selon Sartre, en 2018 tout marxiste est considéré comme un attardé mental ou un adepte frénétique de la violence. Or, cette délégitimation du marxisme a accompagné, dans les années 1980, la mise en place de la vision moralisante de la révolution française opposant caricaturalement les gentils Girondins démocrates (ils étaient pour le suffrage censitaire), décentralisateurs (l’appel à la province a constitué de leur part une tactique dans leur lutte à mort contre les Jacobins maîtres de Paris), pacifiques (ils étaient des va-t-en-guerre frénétiques) et les méchants Jacobins anti-démocrates, centralisateurs et violents.

Le droit de propriété ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos semblables (Robespierre, Discours sur la propriété)

Les années 1980 sont justement la période durant laquelle se met en place la nouvelle idéologie dominante, celle selon laquelle l’horizon ultime de la politique, de l’histoire et de la morale est incarné par la démocratie libérale et l’économie de marché. De ce point de vue, il est logique que Robespierre se soit trouvé réduit au statut d’épouvantail. Les robespierristes ont en effet été les seuls (avec les hébertistes) à s’élever contre « l’aristocratie de la richesse » qui risquait de se substituer (et qui s’est en effet substituée) à l’aristocratie de la naissance. Quand on examine de près les débats de 1793-94 et les attaques dont a été l’objet Robespierre, il est évident que ses adversaires lui reprochaient autant, sinon plus, ses mesures (très modestes) en faveur des pauvres que sa « dictature ». Aujourd’hui, rejeter intégralement Robespierre, c’est délégitimer a priori l’idée même de révolution et singulièrement de révolution sociale. C’est aussi ériger la violence  en tabou absolu tout en interprétant celle-ci de manière très extensive. Il suffit d’entendre les cris d’orfraie que poussent les « braves gens » dès que deux ou trois vitrines sont brisées lors d’une manifestation. Non pas qu’il soit nécessaire de briser quoi que ce soit quand on manifeste (encore que, une banque…) mais on comprend bien que si on traite de casseurs ou d’émeutiers trois ou quatre excités, la défense de l’échafaud par Robespierre apparaîtra nécessairement comme un déchaînement de violence diabolique. Or, il faut tout de même rappeler que dans le carnage atroce qu’ont constitué les guerres européennes sous la révolution puis à l’époque de Bonaparte, la terreur robespierriste constitue, si l’on ose dire, un détail de l’histoire.

Au final, on devrait méditer attentivement les circonvolutions de la révolution française en ayant à l’esprit, non pas de distinguer puérilement les bons et les méchants, mais de repérer les enseignements que l’on peut en tirer. Et en particulier, en ce qui concerne Robespierre et la Terreur, la question suivante : une révolution sociale est-elle possible (et si oui, à quelles conditions) sans en passer par la guerre civile ? 

  1. Le 22 octobre 1789, l’Assemblée se prononce en faveur d’un système de vote censitaire. Pour bénéficier du droit de vote, les citoyens devront « payer une imposition directe de la valeur locale de trois journées de travail ». On met en place une distinction entre « citoyens actifs » et citoyens passifs ». Robespierre s’oppose vivement à cette mesure en soulignant qu’elle en contradiction totale avec la Déclaration des droits d l’homme. Le député Adrien Duquesnoy, un « modéré », s’en prend violemment à Robespierre : « On ne peut s’empêcher de concevoir un sentiment d’indignation quand on voit un Robespierre s’opposer de tout son pouvoir à ce qu’on n’exige aucune portion de contribution. Vil et détestable incendiaire, qui croit défendre la cause du peuple en l’armant contre ses défenseurs naturels ! Sans doute, elle est belle, elle est sublime, en théorie, cette idée que tous les hommes ont un droit égal à la législation, mais qu’elle est fausse dans la pratique ! ».
  2. Discours « Sur les droits politiques des hommes de couleur », 24 septembre 1791.
  3. « La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés. ». (Robespierre, discours du 2 janvier 1792).

IllustrationsChanel Guillotine (Breakfast Nook) par Tom Sachs et The Death Mask of Maximilien Robespierre publié en Une du magazine Life en 1961.

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