François Hollande n’a jamais pu expliquer son action parce que sa conviction profonde est que l’État est impuissant.

La décision de François Hollande de ne pas briguer un deuxième mandat de Président de la République sonne, cinq mois avant la fin de son quinquennat, l’heure du bilan. Il y a en effet fort à parier que le président en exercice ne profitera pas de ces cinq mois de liberté pour prendre des initiatives marquantes, pour la bonne et simple raison qu’il considère sans doute qu’il a déjà fait tout ce qu’il était possible de faire. Trois reproches récurrents et complémentaires sont adressés à François Hollande : la trahison de ses engagements de campagne, l’absence de convictions profondes et le refus d’expliquer aux Français la logique de son action.

La gauche a gouverné pendant 15 ans, pendant lesquels elle a libéralisé l’économie (François Hollande, 2012)

Pour ce qui est du procès en trahison, tout le problème est de savoir par rapport à quelle campagne François Hollande se serait déjugé. La pratique du pouvoir du président Hollande depuis 2012 est en décalage avec les accents de sa campagne présidentielle mais elle est en revanche parfaitement en phase avec la campagne qui lui a permis de remporter la primaire de la gauche en 2011. On est pour le moins surpris de l’incohérence de certains électeurs de gauche qui ont massivement voté pour François Hollande afin de le désigner comme candidat à la présidentielle (56 % au second tour de la primaire), alors qu’il était très clairement un candidat centriste, et qui lui reprochent maintenant une politique qui ne serait pas assez marquée à gauche. Compte tenu de l’offre politique présentée par les différents candidats en 2011, la personnalité centrale était de toute évidence Martine Aubry et seule la présence anecdotique (5 % des voix) de Manuel Valls a pu permettre à Hollande de ne pas apparaître pour ce qu’il était, c’est-à-dire le candidat de l’aile droite du Parti Socialiste. Or, il suffit de revoir les débats de la primaire de 2011 pour constater la parfaite conformité du candidat Hollande de l’époque et du président Hollande depuis 2012.

Ce qui permet aussi de rappeler que la méthode de la primaire pour désigner le candidat à la présidentielle est peut-être un atout pour gagner l’élection mais peut aussi mener à l’échec dans l’exercice du pouvoir. En effet, quelle signification politique pouvait bien avoir le ralliement à François Hollande, entre les deux tours de la primaire, de tous les candidats éliminés ? On a ainsi vu se constituer un attelage baroque, politiquement aberrant, entre le chantre de la démondialisation Montebourg et le social-libéral pro-business Valls. Ce qui explique l’ambivalence de la campagne présidentielle de 2012 qui, quoi qu’on en dise, n’a pas été si marquée à gauche que cela.

Aujourd’hui, il n’y a pas de communistes en France (François Hollande, 2012)

En réalité, François Hollande, une fois désigné candidat, a continué à défendre un positionnement de centre gauche, simplement agrémenté à intervalles réguliers de saillies « gauchistes » pour satisfaire ses alliés et le « peuple de gauche ». En témoigne son célèbre « Mon ennemi c’est la finance. », déclaration grand-guignolesque dont on se demande comment elle a pu convaincre qui que ce soit puisque, formellement, il ne s’agit pas d’une proposition mais d’un jugement de valeur subjectif qui revient à déclarer : Je n’aime pas les salsifis. L’exubérant Montebourg qui aspire désormais à gagner la nouvelle primaire du PS devra nous expliquer pourquoi il a rejoint le centriste Hollande en 2011 pour ensuite fustiger le même Hollande appliquant son programme centriste en tant que président (tout en militant activement pour que le droitier Valls remplace JeanMarc Ayrault comme Premier ministre).

Quant à l’absence de convictions et au déficit d’explication de l’action gouvernementale, il s’agit dans une large mesure d’un malentendu. Si on examine les positions défendues par Hollande depuis trente ans, il est assez simple de vérifier qu’il n’a guère varié et qu’il a toujours été un représentant de ce que l’on pourrait appeler un pragmatisme humaniste. François Hollande est persuadé que le pouvoir politique n’a que peu d’influence sur la marche du monde et qu’il en aura de moins en moins du fait de l’emprise de la technologie sur nos vies. La mondialisation, la numérisation, l’ubérisation, la finance tentaculaire, tous ces phénomènes sont perçus comme inéluctables et hors de contrôle. Hollande est d’ailleurs de ce fait, d’une certaine manière, paradoxalement marxiste, il juge que ce n’est pas l’individu qui fait l’histoire. Par conséquent, la seule ambition possible pour le politique est d’accompagner les différentes évolutions en cours tout en préservant autant que faire se peut la cohésion sociale et en essayant de protéger dans la mesure du possible les plus fragiles.

C’est le rêve français que je veux réenchanter (François Hollande, 2012)

Il en va de même en politique étrangère où, au-delà des rodomontades d’un Laurent Fabius lors des négociations sur le nucléaire iranien, les gouvernements de la présidence Hollande ont mené une politique extrêmement prudente. Les seules actions extérieures énergiques ont été les quelques interventions militaires (Mali, Centrafrique, Irak et Syrie), ce qui est assez logique car dans la vision du monde et de la politique de Hollande, la dernière véritable prérogative de l’État est sécuritaire. Il s’agit d’ailleurs d’un étrange retour en arrière, le président moderne, globalement impuissant, gardant tout de même la possibilité de déclarer la guerre, comme les rois féodaux d’autrefois dont la puissance ne se manifestait guère en temps de paix.

Dès lors, le déficit d’explication ne tient pas à un refus ou à une incapacité de François Hollande mais à la nature même de ses convictions et de son action. Tracer un cap, comme le lui demandent avec insistance les journalistes depuis bientôt cinq ans, reviendrait en effet pour Hollande à expliquer aux Français que l’État ne peut presque rien mais qu’il fait néanmoins ce qu’il peut pour éviter les catastrophes.  Évidemment, le plus effrayant, c’est qu’il a peut-être parfaitement raison. Du reste, bon nombre de Français semblent en être eux aussi convaincus puisque, bon an mal an, élection après élection, ils finissent toujours par élire celui qui leur semble le plus raisonnable, c’est-à-dire celui qui leur promet de ne pas en faire trop, de tenir compte des contraintes, de faire de nécessité vertu.

Et nous crions : la révolution est morte ! Vive la révolution ! (Marx)

Toute la question est désormais de savoir si on réussira à mettre en place une alternative convaincante à l’affrontement du pragmatisme humaniste à la Hollande et du pragmatisme autoritaire à la Fillon. Une telle alternative ne peut être que révolutionnaire (changer le monde plutôt que le subir en l’aménageant) et, en ce sens, elle devra affronter les écueils de toute entreprise révolutionnaire : la tentation de la violence, la perspective d’une phase de chaos transitoire, les réactions de défense de l’écosystème économique et politique. François Hollande ne soutiendrait certes pas une telle entreprise mais on ne peut pas lui reprocher de ne pas être révolutionnaire, lui qui a toujours eu pour objectif de liquider le surmoi marxiste du Parti Socialiste.

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