Décidément, la vie politique est de plus en plus palpitante dans notre beau pays. Pendant toute une semaine, la crise économique, le taux de chômage, le terrorisme sont devenus des sujets secondaires face à la grande affaire du moment : le voyage à Berlin de Manuel Valls pour assister à la finale de la Ligue des champions. Le samedi 06 juin, le premier ministre quitte le congrès du Parti Socialiste (comment lui en vouloir ?) à Poitiers pour se rendre, à bord de l’avion Falcon gouvernemental, à Berlin en compagnie de ses deux fils. A peine était-il de retour pour se rendre à Roland-Garros le lendemain que la polémique faisait déjà rage, même si les Rép (ex UMP) se sont bien gardés de critiquer trop âprement Manuel Valls (ils comptent bien avoir à nouveau l’usage du Falcon maudit en 2017). Le mardi 09 juin, à l’Assemblée nationale, Manuel Valls assume crânement son voyage et argue d’un rendez-vous avec Michel Platini (le gars qui vient de découvrir que Sepp Blatter était corrompu) le jour du match à Berlin. Le jeudi 11, en voyage à La Réunion, Valls déclare « si c’était à refaire, je ne le referais pas », déclaration ambiguë puisqu’on ne sait pas si elle est le résultat d’une profonde réflexion morale ou le simple constat qu’il aurait bien aimé éviter tous ces emmerdements.

Un sondage Odoxa réalisé les 11 et 12 juin nous apprend que 67 % des français (en fait, 1011 personnes interrogées) jugent l’affaire grave ou assez grave et que 68% estiment que l’image du premier ministre en est détériorée. Toutefois, un autre sondage réalisé du 12 au 13 juin par l’IFOP indique que 59% des français (c’est-à-dire 1004 personnes) pensent que cette affaire ne va pas gêner Manuel Valls dans son action tandis que 63% estiment qu’il va jouer un rôle important dans l’avenir. Quel enseignement tirer de ces sondages ? C’est très simple, cette affaire, tout le monde s’en fout.

Néanmoins, une association nouvellement créée (c’est vrai qu’on en manquait), le Front républicain d’intervention contre la corruption (Fricc, 4 membres) a annoncé son intention de porter plainte en justice contre Manuel Valls pour détournement de fonds publics. L’association demande le remboursement intégral du trajet, c’est-à-dire à peu près 20000 euros. Le premier ministre a déclaré lors de son passage à La Réunion qu’il allait rembourser le prix des trajets en Falcon pour ses deux fils, soit 2500 euros. Question : si le coût total du trajet en Falcon est estimé à 20000 euros, comment le coût du trajet pour les deux fils de Manuel Valls peut-il se monter à 2500 euros ?

Tout simplement, parce que ces savants calculs ne correspondent à rien de tangible. Les 2500 euros de remboursement pour le voyage des enfants correspondent au tarif moyen sur un vol commercial mais il n’existe pas de vol commercial entre Poitiers et Berlin. Quant au coût de 20000 euros (14000 selon BFMTV), il est calculé sur la base d’un coût de 4250 euros par heure de vol en Falcon7x. Toutefois, si le prix du trajet pour les deux enfants du premier ministre est de 2500 euros, le coût total, en comptant le père des bambins, devrait être de 3750 euros. Les 20000 euros (ou 14000) prennent donc en compte différents facteurs en plus du coût en kérosène. Mais il faut savoir que si le premier ministre était remonté à Paris pour prendre un avion de ligne, l’État aurait dû prendre en charge le prix des billets du service de protection qui doit l’accompagner partout. De plus, l’avion Falcon gouvernemental aurait dû suivre l’avion de ligne, au cas où il aurait été nécessaire de rapatrier le premier ministre en urgence. Bref, on ne sait pas très bien combien tout cela a coûté et il est pour le moins abusif d’affirmer que Manuel Valls a voyagé aux frais du contribuable puisque, par définition, un premier ministre voyage toujours aux frais du contribuable.

Au final, toute cette fausse affaire doit peut-être nous amener à nous interroger sur les effets pervers de l’exigence de transparence qui s’est emparée de la « société civile » depuis quelques années. Punir les hommes politiques corrompus est une nécessité démocratique. En venir à qualifier de détournement de fonds publics cette incartade bénigne est une dérive qui risque, à terme, de parasiter le débat démocratique et de stériliser l’action publique.

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