Le chantage à la République fustigeant les militants de la France Insoumise est une rhétorique indigente qui ne rend pas service à la Démocratie.

L’obstination de Jean-Luc Mélenchon à ne pas se positionner clairement en faveur d’Emmanuel Macron lui vaut désormais les admonestations de la classe politique et d’une partie de l’opinion. On oublie un peu vite que, pour les sympathisants de la France Insoumise, se ranger sous la bannière du Front Républicain a un coût moral élevé et que si son leader choisissait de donner pour consigne à ses électeurs de voter pour Emmanuel Macron il renoncerait dès lors à l’idéal démocratique qu’il a porté tout au long de sa campagne, à travers son projet constitutionnel (la VIème République). Il infligerait de surcroît un camouflet à tous ceux qui lui ont fait confiance. Car, pendant de longs mois, il n’a cessé de vitupérer la servitude des classes dominantes au dogme néolibéral et il leur a donné un visage en la personne d’Emmanuel Macron. On peut bien entendu ne pas partager le positionnement politique de Jean-Luc Mélenchon. Néanmoins, faire de lui un suppôt du Nationalisme est une escroquerie intellectuelle de premier plan. En ne donnant aucune consigne de vote, Jean-Luc Mélenchon n’appelle pas ses militants à voter Marine Le Pen. Il les encourage à se prononcer en conscience, conformément au principe d’auto-détermination qu’il défend. Voter blanc n’est pas une maladie honteuse (c’est même parfois un acte de résistance) et, n’en déplaise à certains, on ne se voit pas automatiquement octroyer une carte du Front National.

Mélenchon sur tous les Fronts 

En 2012, Jean-Luc Mélenchon a défendu l’idée d’un Front de Gauche uni contre le Front National. Ce 23 Avril, il n’a pas souhaité donner de consigne de vote.

Il a évoqué le fait que les deux qualifiés du second tour n’exprimaient “aucune prise de conscience écologique” et qu’ils comptaient “s’en prendre une fois de plus aux acquis sociaux les plus élémentaires du pays”. Il a également déclaré n’avoir “aucun mandat des 450 000 personnes” qui ont soutenu sa candidature pour s’exprimer à leur place, prenant soin de signaler : “Chacun d’entre nous sait quel est son devoir.”.

Vendredi 28 Avril, le candidat de la France Insoumise est à nouveau sorti de sa réserve dans une vidéo postée sur Youtube. Il y déclare : « Est-ce qu’il y a une seule personne qui doute du fait que je ne voterai pas Front national ?”. Et il ajoute : “Vous n’avez pas besoin de moi pour savoir ce que vous avez à faire. Je ne suis pas un gourou, je ne suis pas un guide, je suis un responsable politique qui essaie d’éclairer le chemin et de porter la parole des autres. […] Vous allez prendre une décision, je vous connais assez pour savoir ce que vous ne ferez pas. […] Nous sommes une mouvance politique qui n’a rien à voir avec l’extrême-droite. Nous nous y sommes confrontés historiquement, culturellement, philosophiquement. […] Ce qui nous est demandé, ce n’est pas un vote anti extrême-droite. Ce que nous demande M. Macron, il l’a dit, c’est un vote d’adhésion.”.

Plus loin, il explique ce que les deux candidats ont de mortifère pour le destin de la France. “Le candidat de l’extrême finance va raboter ce qu’il reste des acquis sociaux et il va organiser la guerre de chacun contre tous. Marine Le Pen, c’est pire, elle va fouiller dans les berceaux qui est français, qui ne l’est pas et qui ne le sera plus, en plus de la charge sociale qu’elle porte contre les salariés, car il ne faut pas oublier que c’est un des personnages les plus retors et fourbe.”.Voilà qui aurait dû rassurer tout le monde sur la probité du citoyen Mélenchon.

Le grand bal populiste

Malgré tout, le non-alignement au sein du Front Républicain vaut à Jean-Luc Mélenchon d’être taxé de “populiste” (ce qui n’est pas nouveau) et de “collabo” (avec le Front National).

Le terme “populisme” est ainsi devenu un fourre-tout destiné à disqualifier toute pensée hétérodoxe en matière économique. Durant des mois, lors de la Présidentielle américaine, les médias américains ont appliqué à Bernie Sanders, le socialiste de la primaire Démocrate, la même étiquette qui colle aujourd’hui à la peau de Jean-Luc Mélenchon. Et ils ont cherché à démontrer que les candidats emblématiques de l’establishment à Washington, comme Hillary Clinton (la groupie de l’économie de marché) ou Ted Cruz (le conservateur extrémiste), lui étaient préférables. Ils n’ont cessé de les amalgamer dans un grand Tout conceptuel sans fondement.

De façon très similaire, en France, cet épithète est devenu un expédient rhétorique afin de qualifier tous ceux qui s’écartent du droit chemin, traduisons, de l’économie de marché. Et dans leur très grande majorité, les médias ne manquent jamais une occasion de rapprocher et de stigmatiser les candidats qui refusent de considérer comme une chance l’intégration à un ordre économique supranational dont les préceptes, on le sait, sont d’inspiration néo-libérale. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen seraient ainsi le Janus à deux têtes d’un ordre liberticide qui, peu ou prou, reviendrait au même. Faire de Mélenchon un homme d’extrême-droite ou pire, qui choisirait par calcul électoral de laisser se répandre la “peste brune”, est un positionnement malhonnête.

Son programme est en totale contradiction avec celui de la candidate du Front National, en particulier sur des thèmes comme l’immigration et la citoyenneté (et donc sur leur interprétation respective de la République et de ses valeurs). En matière économique, leurs conceptions du protectionnisme divergent sur le fond. Le leader de la France Insoumise veut en finir avec le libéralisme économique, ce qui pourrait passer par une Internationale des pays socialistes (un axe des pays du Sud : France, Grèce, Espagne, Italie), alors que la chef de file du camp frontiste prône un égoïsme national et un protectionnisme défensif qui ne remet pas en cause l’insertion de la France dans les échanges internationaux, à condition toutefois que notre économie redevienne compétitive. Marine Le Pen est, quoiqu’elle en dise, favorable à l’économie de marché, alors que Mélenchon y est, à tout le moins, hostile. Celle-ci veut par ailleurs réserver les subsides de l’économie domestique aux seuls “français de souche” (qu’elle peinera quoi qu’il en soit à définir) alors que Mélenchon a une conception ouverte de la citoyenneté, ce qui implique qu’il ne conditionna jamais les acquis sociaux à l’origine ethnique de ses bénéficiaires.

La stratégie des partisans du Front Républicain entretenant l’idée qu’il existerait une collusion d’intérêts entre la Droite et la Gauche, sous le prétexte que les extrêmes se ressemblent, est une attitude funeste pour la République, convoquée dans ce débat de façon fort malencontreuse. La République n’accède à la vie que lorsque la souveraineté du peuple y est garantie. Les sympathisants de Mélenchon font donc pleinement partie du débat public. Qu’une controverse relative au vote blanc prenne place sur les réseaux sociaux est chose heureuse ; que des plateformes de l’opinion comme Twitter, sous l’influence des formations politiques majoritaires et des journalistes de la presse “mainstream”, ne soient plus qu’un vaste réquisitoire dispensé à l’encontre de points de vue concurrents (plus spécifiquement socialistes) est regrettable. Les démocrates “autoritaires” cherchent par ce moyen à faire accroire que voter pour le candidat de la finance et de l’intégration européenne ne serait qu’un un détail électoral, que l’important serait de contrer la percée du Front National dans les urnes. Il faudrait donc voter pour le candidat d’En Marche au nom de la Démocratie ou bien accepter de devenir un renégat démophobe complice d’un parti xénophobe. C’est une piètre rhétorique que celle-là.

La France ou la finance?

Il est tout aussi incongru d’évoquer le Front républicain de 2002, contre Jean-Marie Le Pen, pour justifier la nécessité de voter pour Emmanuel Macron.

Tout d’abord, le Front Républicain d’hier n’a pas permis d’enrayer la mécanique du Front National d’aujourd’hui ; il se retrouve pour la deuxième fois au second tour d’une élection présidentielle. D’autre part, Jacques Chirac était le représentant d’une tradition Gaulliste, d’une France “éternelle”, celle de la Vème République. Il incarnait de ce point de vue les aspects positifs et les travers de la monarchie présidentielle. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007, les institutions ont évolué vers un modèle anglo-saxon (François Hollande est une survivance du passé qui, de toute évidence, n’a pas fonctionné). Désormais, c’est la société civile qui justifie l’action gouvernementale (Emmanuel Macron est donc en phase avec son temps). Le président de la République n’est plus le garant des Institutions, un magistrat se situant au dessus des intérêts partisans, mais le chef d’un gouvernement qui incarne les points de vue et l’intérêt de la majorité triomphante. Jean-Luc Mélenchon a donc parfaitement raison de dire que voter Emmanuel Macron revient à adhérer à son programme électoral.

Ensuite, le positionnement d’Emmanuel Macron sur le plan économique est une pièce éminemment centrale de son programme politique. Par conséquent, le fait qu’il souhaite relancer la construction européenne va au-delà du simple vade mecum de bon aloi. C’est en tout état de cause un modèle de société qu’il incarne. Que certains croient à l’Europe et à l’euro, comme étant les forces motrices de la richesse des Nations, est tout aussi clivant que le discours sur l’immigration du Front National, surtout si les effets de la mondialisation se font toujours attendre et qu’on a le sentiment d’être dominé économiquement. En particulier, les objectifs généraux du traité de Maastricht rendent impossible toute politique de relance, car les pays constituant la zone euro sont tenus par leurs engagements mutuels de maîtrise de l’inflation à 2% et du déficit à 3% du PIB. Emmanuel Macron vend la mondialisation comme une aubaine aux classes moyennes. Si cette opinion est respectable, d’un certain point de vue, on ne voit pas en revanche pourquoi l’opinion contraire le serait moins. Rappelons aussi que le terme “Insoumission” choisi par Mélenchon est relatif à l’ordre néolibéral. Son opposition à la logique de marché et à la finance le rend donc hautement incompatible avec le programme d’Emmanuel Macron.

Voter pour Emmanuel Macron, c’est souscrire avec lui au bienfait de l’économie de marché ; c’est aussi choisir de renforcer l’intégration de la France dans les échanges internationaux et c’est accepter le saccage des services publics et des acquis sociaux, frein malencontreux au développement économique hexagonal. C’est aussi s’interdire toute chance de bénéficier d’une politique économique autonome. On comprend alors la répugnance des militants de la France Insoumise à faire le grand saut. En ne donnant pas de consigne de vote, Jean-Luc Mélenchon n’a pas vendu son âme au diable mais il a voulu conserver son intégrité dans la perspective des élections législatives de Juin prochain. Cela n’empêchera pas un grand nombre de ses militants de faire leur “devoir”, en votant contre le Front National, comme il l’a dit lui-même. Ce qu’ils ne veulent pas, en revanche, c’est du chantage à la Démocratie dont ils sont l’objet. S’ils choisissent de voter pour Emmanuel Macron, ce sera dans le secret de l’isoloir, sans publicité et aussi sans doute en se pinçant le nez. C’est leur droit. Ceux qui vont choisir de voter blanc ne donneront pas leur voix au Front National. Ils feront savoir aux deux camps qu’ils ne se reconnaissent pas dans leur programme politique. Dans l’intérêt de la Démocratie, le chantage à la République doit cesser.

Une réponse

  1. Vae victis | CinciVox

    […] sommés de rendre les armes, de battre leur coulpe et de rejoindre le camp du vainqueur s’ils ne voulaient pas être traités de fascistes ! Non seulement il fallait voter Macron – impératif moral plus encore que politique – mais en […]

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.