Partout en France, des services publics disparaissent au nom de l’efficacité et de la rentabilité économique. Et on continue de s’étonner que la « haine des élites » se propage.

Le mardi 7 février 2017 s’est tenue une réunion du conseil municipal d’Yvré l’Évêque, petite ville de 4400 habitants, à proximité de la ville du Mans, dans la Sarthe. Un rassemblement d’habitants s’est organisé devant la mairie afin de protester contre la fermeture programmée du bureau de poste. Cette décision a été prise par le Groupe La Poste qui l’a motivée par une diminution de l’activité du bureau de poste et « des modifications profondes des habitudes de consommation » (admirons comme il se doit cette formule qui ne veut absolument rien dire). La mairie a avalisé cette démarche en décidant l’ouverture d’un « relais poste » chez un commerçant local.

Il est possible qu’une baisse d’activité (ce qui n’est pas tout à fait la même chose qu’une baisse de fréquentation, malhonnêteté foncière d’un certain langage administratif oblige) du bureau de poste d’Yvré l’Évêque ait été effectivement constatée. Toutefois, étant un habitant de la ville, ce que j’ai pu constater, semaine après semaine, c’est le décalage fondamental entre les chiffres statistiques et la réalité vécue par les gens. Le bureau de poste à Yvré l’Évêque, comme dans tant d’autres petites villes partout en France, c’est cette vieille dame qui veut à tout prix réaliser pour son petit-fils une opération financière qu’elle n’a pas le droit d’effectuer. C’est cette employée de la poste qui lui explique patiemment pendant 30 minutes pourquoi ce n’est pas possible et lui propose des solutions alternatives. C’est cet homme angoissé de savoir si son père vivant à l’étranger va recevoir son colis pour Noël. C’est ce monsieur méticuleux qui prend 20 minutes pour choisir les timbres de « collection » qu’il souhaite acheter. C’est aussi, bien sûr, cette file de 6 personnes qui attendent leur tour et s’impatientent ou discutent paisiblement. En un mot, c’est la vie, imparfaite, chaotique, bigarrée, terne, répétitive, remplie de petites tâches et démarches dérisoires qui pourtant peuvent se révéler capitales pour les individus concernés. La vie, c’est-à-dire le contraire de l’efficience, de la compétitivité, du calcul des taux d’activité.

Le 7 février, les habitants d’Yvré l’Evêque rassemblés sur la place sont entrés dans la mairie afin d’assister au conseil municipal et en profiter pour faire part de leur mécontentement à leurs édiles. Le compte-rendu du conseil municipal ( comiquement intitulé « compte rendu sommaire ») publié sur le site de la mairie ne dit pas un mot de cette présence et des échanges qui s’en sont suivis (un moyen de propagande et de désinformation classique : se contenter de passer la réalité sous silence). Il y avait là quelques syndicalistes ou militants politiques mais surtout, massivement, de simples habitants de la ville (pas des « citoyens », comme on le lit partout dans les discours politiques et les tracts administratifs qui ont réussi à transformer ce si beau terme en abstraction vide de sens, non, juste des gens). Le maire, madame Dominique Aubin, a réagi aux interpellations du public d’une manière qui, à elle seule, permet de comprendre le dégoût et la colère d’une grande partie des Français, cette irritation à fleur de peau à l’égard des représentants politiques que les gens bien appellent avec mépris Populisme (ou même « haine de la démocratie » pour les plus extravagants d’entre eux).

Manifestement offusquée qu’une bande de va-nu-pieds envahisse SA mairie, madame le maire a commencé par considérer avec un mépris évident les dizaines d’administrés présents. Face à l’obstination des personnes venues demander des explications à leurs représentants, elle s’est ensuite allègrement embrouillée dans une laborieuse pédagogie (le joli nom que les puissants, petits et grands, ont trouvé pour ne pas dire Propagande) tissée d’approximations, de contre-vérités et de déclarations à l’emporte-pièce, tout le propos se ramenant à affirmer que le changement n’entraînerait en réalité aucun changement mais que ce changement permettrait tout de même que tout soit mieux qu’avant. Comme c’est admirable, la pédagogie…. Madame le maire ne s’est pas privée, au milieu de son effort pédagogique intense, de glisser fielleusement des accusations infamantes et des attaques personnelles, notant par exemple au détour d’une phrase qu’un commerçant offrirait « certainement un accueil plus agréable » que les employés de la poste.

Ce qui choque profondément dans cet épisode, ce n’est pas que la mairie d’Yvré l’Évêque approuve avec un enthousiasme à peine dissimulé la fermeture du bureau de poste de sa vile par pure dogmatisme idéologique. On a après tout parfaitement le droit de considérer que l’entreprise privée est par définition plus efficace et que même les services publics doivent fonctionner par délégation au privé. C’est un débat légitime. Mais dans ce cas, il faut le dire franchement et l’assumer au lieu de louvoyer en prétendant qu’on n’y peut rien et en même temps qu’on est bien content, tout en insultant des gens qui font leur travail du mieux qu’ils peuvent. Je peux témoigner que les employés de la poste d’Yvré l’Évêque sont extrêmement aimables, et quand bien même ils ne le seraient pas, cela ne changerait rien au problème.

C’est ainsi que la France (et pas seulement dans les campagnes) voit au fil des ans s’étioler ce « vivre ensemble », ce « lien social » que le personnel politique ne cesse de vanter tout en fermant à tour de bras postes, trésoreries, tribunaux, gares et autres lieux sans lesquels ce fameux  « lien social » ne peut être qu’une chimère pour spin doctor besogneux. Je n’ai aucun grief personnel contre madame le maire d’Yvré l’Évêque. Certes, elle s’est montrée dédaigneuse, arrogante et remplie d’une risible satisfaction de soi. Mais enfin, la sympathie et l’antipathie sont choses oh combien subjectives. Ce qui est dramatique, c’est que cette femme donnait la vive impression d’avoir le sentiment sincère d’être dans son bon droit et de savoir mieux que la foule de gueux qui lui faisait face pacifiquement ce qui est bon pour la population. Ce qui ne l’empêchera pas, lors de sa prochaine réunion électorale, de disserter sur la démocratie participative, l’indispensable écoute des « vrais gens », la défense de la ruralité et autres précieux éléments de langage (il faudrait rappeler aux communicants que quelqu’un qui ne maîtrise que des éléments de langage se nomme un analphabète).

Ils sont nombreux. Ils sont légions. Ils n’ont pas tous fait l’ENA mais ils lisent Challenges. Ils produisent des statistiques. Ils calculent le taux d’activité des cimetières. Et pendant ce temps le désert avance.

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