Le refus d’Alexis Tsipras de se plier aux injonctions de la Troïka – le FMI, la BCE et l’Union Européenne – le crédite d’un fort capital sympathie, à gauche comme à droite. La possibilité d’une sortie de la zone euro (et d’un rapprochement avec Moscou) est plus que jamais d’actualité, à moins que le risque ne soit trop grand aux yeux des Grecs.

Pourquoi Syria séduit-il à gauche comme à droite ?

Alexis Tsipras incarne avec son parti, depuis son élection en janvier 2015, le refus des peuples de se soumettre à la finance internationale et aux instances de « régulation supranationale ». Pour la droite française, Syriza est l’incarnation du désir d’insoumission de la nation à la gouvernance mondiale imposée par le FMI et l’Union européenne. Pour la gauche, il représente la faculté des gouvernements de résister au diktat des marchés financiers et du libre-échange. Sur ce terrain, la droite nationaliste et souverainiste rejoint la gauche socialiste. L’émergence de nouveaux partis politiques en Europe et de nouvelles figures dans le débat démocratique va en ce sens. C’est la synthèse que fait, en France, Marine Le Pen, et en Écosse, Nicola Sturgeon : économiquement à gauche et politiquement à droite, socialiste et nationaliste. Et c’est aussi ce qui oppose fondamentalement Marine Le Pen à son père, qui revendique quant à lui la double filiation « socialement de gauche et économiquement de droite », c’est à dire socialiste mais libéral (une contradiction dans les termes). Tout en restant très à gauche, Jean-Luc Mélenchon ne se trouve pas de ce point de vue si éloigné des positions de Marine Le Pen.

Le référendum du 5 juillet décidé unilatéralement par Alexis Tsipras est à interpréter en ce sens. Il redonne aux peuples européens le sentiment que la mondialisation n’est pas une fatalité. Il atteste de la capacité des nations, et de leurs dirigeants, à sortir de l’ornière de l’intégration internationale dès lors qu’elles en prennent la décision.

Pourquoi les échéances liées au remboursement de la dette sont-elles insoutenables ?

La Grèce est prisonnière d’une « économie de la bicyclette », consistant à emprunter aux uns pour rembourser… aux mêmes ! A chaque tour de pédale, elle augmente le montant total de sa dette. Bien que le pays soit en léger excédent primaire en 2014 (c’est-à-dire que les recettes couvrent aujourd’hui les dépenses), il doit emprunter pour rembourser les intérêts ou financer la dette arrivée à maturité. C’est ce que dénonce le groupe d’économistes dissidents Les Économistes Atterrés dans une déclaration publiée dans le journal Libération :

« Les 7,2 milliards déboursés seront immédiatement engloutis dans le remboursement des échéances de cet été : 1,6 milliards dus au FMI au 30 juin, puis 6,5 milliards dus à la BCE en juillet et août. Autrement dit, les créanciers auront prêté de l’argent à la Grèce pour que celle-ci les rembourse en retour immédiat… Cet accord n’aura fait que reporter le problème à septembre : le gouvernement grec se trouvera alors de nouveau dans l’obligation de demander un autre prêt pour pouvoir faire face à ses échéances et éviter le défaut. ».

Alexis Tsipras a donc pris la décision de soumettre au référendum le plan d’austérité imposé par l’action conjointe du FMI et de la Commission Européenne. Il court-circuite le calendrier imposé par Christine Lagarde et son chantage sur le contenu des réformes à mener, en contre-partie d’un prêt de 7 milliards d’euros qui seront, quoiqu’il en soit, entièrement engloutis dans le remboursement des deux échéances de juin et d’août.

La Grèce doit en outre se procurer des liquidités auprès de la Banque Centrale Européenne, les Emergency Liquidity Assistance (ELA). Le but est d’alimenter son système bancaire à court terme tout en continuant d’inspirer confiance sur sa capacité de remboursement à long terme, et d’avoir donc un jour à nouveau accès au marché des capitaux.

Pour finir, la soutenabilité de la dette est quasi nulle en dépit des promesses du FMI. Le scénario envisagé par le FMI et sa présidente, Christine Lagarde, est pour le moins fantaisiste. Avec un endettement atteignant 181% du PIB, soit 321 milliards d’euros, on perçoit mal comment les grecs feront pour éponger un tel fardeau à un horizon acceptable. Comme le note Céline Antonin de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), le FMI table sur une croissance supérieure à 3 % en 2015, ainsi qu’un excédent primaire de 4,5 % du PIB (excédent budgétaire avant remboursement du service de la dette) entre 2016 et 2019. Autrement dit, pour espérer rembourser sa dette avant la fin du siècle, il faudrait que la Grèce soit le meilleur élève de l’Europe, et sans doute même sa locomotive !

Deux solutions sont dès lors possibles : le rééchelonnement de la dette ou la sortie de l’Euro.

Quelles seraient les conséquences d’un rééchelonnement de la dette ?

Dans le cas d’un rééchelonnement, cas qui était le plus probable jusqu’à la fin du mois de mai 2015, la dette est restructurée, c’est-à-dire que ses montants sont rééchelonnés sur une période de temps plus grande, les taux d’intérêt sont revus à la baisse et, éventuellement, une partie de cette dette est effacée. Le scénario est probable car 195 des 321 milliards d’euros de la dette grecque sont aujourd’hui détenus par d’autres pays européens, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire du Fonds Européen de Stabilité Économique (FESE), du FMI (à hauteur de 32 milliards) et de la BCE (pour un montant de 27 milliards). Par conséquent, depuis 2012, les créanciers privés ne détiennent plus qu’une faible partie de la dette grecque.

Cela signifie qu’un rééchelonnement de la dette est possible et qu’il relève exclusivement de la décision des États et de leurs instances de représentation collective, la Troïka. Seul le FMI n’a jamais effacé la dette d’un État. En réalité, si les États membres de l’Eurozone ne le souhaitent pas, et en particulier l’Allemagne et la France, c’est parce qu’ils veulent conserver un accès privilégié sur le marché des capitaux et des taux qui leur permettent de financer à bon marché leur propre déficit, ou leurs investissement publics. Pour les grecs, les taux d’intérêt à deux ans sont quant à eux passés à plus de 25% !

On le sait, les sacrifices imposés aux grecs ne contribuent pas à la croissance d’une économie déjà lourdement asphyxiée. Au contraire, ils compriment la demande intérieure (consommation et investissement) et rendent d’autant plus improbable le scénario de croissance envisagé par le FMI. Aujourd’hui, le PIB grec, c’est-à-dire l’ensemble des richesses produites sur le territoire national, est inférieure de 25% à son niveau de 2008. Et la Troïka en demande toujours plus : nouvelle réduction des pensions de retraite ; baisse du salaire des fonctionnaires, en dépit du fait que cette amputation est souvent un facteur de contamination vers d’autres catégories professionnelles ; baisse des dépenses publiques interdisant toute relance par l’investissement public ; hausse de la TVA qui touche avant tout les petits budgets ; interdiction de relever les impôts des plus riches ; vaste programme de privatisations … Le coût social exorbitant de ces mesures ne permet pas d’envisager que la Grèce puisse atteindre les objectifs de croissance fixés par le FMI.

Quelles seraient les conséquences d’une sortie de la Grèce de l’Euro pour les 18 autres pays ayant adopté la monnaie unique ?

Quand on parle de Grexit, on intègre le plus souvent des problématiques qui ne sont pas la préoccupation des grecs et de leur gouvernement.

La dette serait bel et bien gelée par le pouvoir d’Athènes si la Grèce venait à sortir de l’Eurozone. Les autres États membres auraient dès lors la charge de l’absorber via le Fonds Européen de Stabilité Financière. Certes, la dette hellénique ne représente que 2% de la richesse européenne totale et ne constitue pas une menace financière majeure, au moins directement. En revanche, le risque d’éclatement de l’Union Monétaire serait véritable. Tout d’abord, les pays européens de la zone euro auraient la plus grande difficulté à restaurer la confiance des marchés financiers. Ils devraient alors se procurer des fonds à des taux largement supérieurs à ceux qu’ils connaissent actuellement. Manuel Valls ment par conséquent quand il affirme qu’une « sortie de la Grèce serait grave pour le peuple Grec, mais que l’économie française ne serait pas en revanche affectée ». Précisément, le déficit budgétaire de la France se paierait au prix fort par des emprunts à taux élevés qui ferait s’envoler le déficit et la dette. C’est tout l’humour de la situation.

Les nations européennes auront enfin le plus grand mal à résister au mouvement centrifuge des partis politiques souverainistes qui fleurissent en Europe.

Quelles seraient les conséquences d’un Grexit du côté grec ?

Tout d’abord, le pouvoir hellénique se priverait de toute possibilité de financement sur le marché des capitaux et devrait dès lors se financer seul. D’autre part, les grecs verraient le retour du Drachme, leur monnaie avant l’Euro, dont la valeur serait encadrée par la Banque Centrale Grecque mais qui, en réalité, n’aurait aucune valeur d’échange sur la scène internationale. La Grèce, qui ne possède pas d’industries, devrait alors se procurer des devises étrangères, Dollars ou Euros, pour régler ses importations. Cohabiteraient alors deux monnaies, l’une destinée à effectuer des règlements internationaux et une « monnaie de singe » pour les règlements intérieurs, en particulier ceux affectés à la circulation des biens primaires comme l’alimentation. Enfin, la Grèce devrait faire face au danger de voir ses capitaux fuir le territoire national. C’est du reste pour cette raison qu’Alexis Tsipras a pris la décision, dimanche 28 juin, de fermer les établissements bancaires, de plafonner les retraits par carte bancaire à 60 euros par jour et de soumettre les virements internationaux à « une commission de validation ». Seuls les touristes ne seront pas touchés par ces restrictions.

Les conséquences d’un tel scénario seraient le renchérissement considérable du prix des importations, une inflation galopante et un déficit sans précédent de la balance des paiements. Seules les exportations, représentées par les entrées de devises retirées des activités liées au tourisme, pourraient contrebalancer ce mouvement, à condition que la situation sociale ne détériore pas l’image de la Grèce et que les infrastructures se maintiennent au minimum en l’état, ce qui suppose des investissements.

Pourquoi la sortie de la Grèce de la zone Euro est-elle plus que jamais probable ?

La Grèce s’est progressivement rapprochée du pouvoir Russe afin d’aménager une sortie de crise qui pourrait se faire en dehors du cadre de l’Union Européenne. Mais compte tenu des contraintes et de la dépendance de la Grèce à l’égard des produits importés, en particulier l’énergie, elle ne peut le faire sans l’aide d’un puissant allié. Le premier ministre grec, Alexis Tsipras, a ainsi rencontré le chef de l’État Russe, Vladimir Poutine, officiellement pour raison diplomatique. En réalité, la Grèce semble bien décidée à se vendre au plus offrant, ou au moins coûtant, au moment où le Kremlin tente d’asseoir son autorité en Europe dans un bras de fer avec les puissances Occidentales. Certes la situation économique Russe n’est pas idéale, toutefois, amener dans son giron un pays comme la Grèce serait un pas décisif vers le projet poutinien de constituer un empire Eurasien sur lequel la Russie régnerait. Pour Vladimir Poutine, le jeu en vaut peut-être la chandelle.

Pourquoi les réformes sont-elles nécessaires ?

Si la crise financière en Grèce est une conséquence du mouvement spéculatif de 2008 et de la crise de l’immobilier américain, elle a néanmoins mis en évidence les lacunes administratives de l’État hellénique.

Tout d’abord, l’administration est une toile d’araignée opaque dont le fonctionnement est incompréhensible pour les grecs eux-mêmes. On ne compte plus les récits qui indiquent comment certains fonctionnaires occupaient un emploi fictif et percevaient une rémunération, tout en exerçant une autre activité non déclarée en parallèle.

L’État ne parvient pas encore à collecter correctement l’impôt et les activités dissimulées sont encore d’usage en Grèce.

Enfin, le fait qu’il n’existe toujours pas de cadastre indique que les conditions d’une mauvaise gestion sont encore réunies. Un pays qui vit des activités touristiques et qui ne peut dresser la liste de ses hôtels, faute de les inventorier, est une main tendue vers la corruption des autorités locales et de ses élus.

Alexis Tsipras appelle désormais le peuple Grec à refuser le 5 Juillet, par référendum, les mesures de restriction imposées sur son économie par la Troïka. « Le peuple Grec dira un grand non à l’ultimatum et un grand oui à l’Europe de la solidarité » affirme-t-il. Reste à savoir de quoi les grecs ont le plus envie… ou le plus peur : une course en solitaire menant vers l’inconnu, ou une austérité encadrée menant à toujours plus d’austérité ?

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