Décidément, cela devient une habitude : après la Grèce, un petit pays (3,6 millions d’habitants), Puerto Rico, vient de décider qu’il ne rembourserait pas les 72 milliards de prêts détenus par des Fonds d’Investissement privés américains (Hedge Funds). On comprend pourquoi les responsables politiques de tous pays se bousculent au portillon grec afin de tenter de rassurer l’esprit échauffé de la finance internationale en déclarant, sans ciller, qu’il n’y aura pas d’effet de contagion.

La fronde grecque

Sur un ton calme et décidé Alexis Tsipras est apparu à la télévision grecque ERT pour annoncer la mise en place d’un référendum le 5 juillet afin de savoir si le peuple grec acceptera le plan d’austérité proposé par ses créanciers en contrepartie de leur aide financière. Il a également avisé les grecs de la fermeture des établissements bancaires, de celle de la bourse, du plafonnement des retraits d’espèces à 60 euros par jour, du gel des transferts de capitaux désormais soumis à une commission d’acceptation, et il s’est aussi permis un petite mise au point à l’adresse de la Troïka (FMI, BCE, UE) : « La Grèce, berceau de la démocratie, doit envoyer un message démocratique retentissant à l’Europe et à la communauté internationale. »

Idéaliste, certainement, mais pas seulement. Alexis Tsipras a commencé sa carrière militante en devenant un leader syndical de premier plan lorsqu’il était lui-même lycéen ; puis il est devenu représentant des étudiants de son université avant d’être propulsé premier ministre. Un parcours assez classique, en somme, pour un militant politique de gauche. Andreas Karitzis, un ami de longue date et désormais cadre du parti Syriza, décrit au New York Times l’embarras de ses camarades étudiants du temps où il les représentait : « Il était tellement poli et diplomate. Nous, nous étions jeunes et notre sang bouillonnait. […] ». Ce qui le séparait de beaucoup d’autres, déjà à cette époque, c’est ce caractère en apparence modéré et cette capacité à réagir calmement sous la pression et sans jamais s’emporter. Ce qu’il ne faut pas confondre avec un manque de détermination, précise Karitzis : « Il ne tremble jamais. Il est capable de mettre de côté ses émotions et ses peurs. »

En revanche, « faire un mauvais compromis n’est pas dans son tempérament », confie au New York Times un autre cadre dirigeant de Syriza, sous le couvert de l’anonymat. Et il ajoute : « Le problème des négociateurs internationaux, c’est qu’ils l’ont mal compris. Ils ont cru qu’il était capable d’accepter n’importe quoi pour se maintenir au pouvoir ». Mauvaise pioche.

Comme Alexis Tsipras, Yanis Varoufakis, le ministre grec des finances, est un homme au caractère bien trempé. Pourtant, dans le duo qu’il forme avec le premier ministre grec, il est la main du compromis, ce qui peut laisser pantois car il n’est pas exactement un homme d’accommodement ou, tout du moins, il n’en a pas la réputation. Voici ce qu’il déclarait à Susan Hansen du New York Times en mai dernier : « Je ne vais pas m’humilier et je ne vais pas compromettre mes principes et ma façon de penser. […] Je serai damné si j’acceptais une politique économique qui reconduit la même crise. Et ce n’est pas ce pour quoi j’ai été élu ».

Malgré son apparence sportive, et l’image de sex-symbol qui lui colle à la peau, Yanis Varoufakis est un intellectuel respecté, cosmopolite, ayant vécu et enseigné en Australie et aux États-Unis, un économiste talentueux qui a travaillé entre autres avec Stuart Holland et James Galbraith sur la problématique, déjà, de la dette publique et du désinvestissement des États en matière de politique sociale. Parmi ses déclarations : « Nous avons besoin d’un New deal planétaire. Ou au moins en Europe ». Car il est un militant politique qui ne transige jamais avec ses principes. Ses dernières déclarations sont une réponse ferme et sincère aux interventions des ministres des finances européens qui dénoncent à tour de rôle l’intransigeance de Syriza, en particulier celles provenant du ministre des finances allemand, Wolfgang Schäuble. Il faut croire Varoufakis quand il dit ne pas souhaiter que la Grèce quitte l’Europe, comme il faut lui faire confiance quand il déclare que le maintien de la Grèce dans la zone Euro ne peut se faire à n’importe quel prix, et en tout cas, pas à celui imposé par le FMI et l’Union Européenne après les saignées déjà opérées dans les finances publiques depuis 2009. Les récits ne manquent pas faisant état de la situation économique et sociale désastreuse de la Grèce, dépeignant des villes fantômes laissées à l’abandon depuis les débuts de la crise économique.

Quand la crise est survenue, en 2009, après celle de l’immobilier américain de 2008, l’économie grecque était rongée de l’intérieur par l’évasion fiscale et la corruption de ses élus. Si le parti au pouvoir, le PASOK (Mouvement Socialiste Panhellénique) de Andreas Papandreou et de Kostas Simitis (les deux premiers ministres successifs pendant plus de deux décennies entre 1981 et 2004), a bel et bien modernisé le pays, il a aussi entretenu la corruption de tout un patchwork d’apparatchiks qui ont soigneusement contribué à éponger les emprunts publics. De 2004 à 2009, le premier ministre de centre droit Karas Karamanlis n’a fait qu’entretenir ce qui existait avant lui, et le retour du PASOK en 2009, sous la houlette de George Papandreou, n’a rien changé à la donne. Les émeutes dans les rues d’Athènes entre 2011 et 2014 ont finalement conduit à l’élection de la coalition d’extrême gauche Syriza, et de son leader, Alexis Tsipras.

Il existe des théories pour tout. Celle qui vient à l’esprit pour décrire ce qui se passe en Europe, c’est la Théorie des jeux. A la rescousse du naufrage grec, la gouvernance mondiale n’avait pas imaginé qu’un pays comme la Grèce s’aventurerait à refuser le paquet d’austérité qu’elle lui tendait, en échange de prêts qui pourtant lui maintiennent la tête sous l’eau. Bien au contraire, elle a cru que le peuple, dans sa sagesse hellénique, continuerait de baiser leurs mains de bienfaiteur en suçant des glaçons.

Puerto Rico ne paiera pas

Comme un écho lointain, le gouverneur de la petite île caribéenne de Puerto Rico a déclaré, lundi 29 juin, qu’il ne rembourserait pas la dette de 72 milliards de dollars de ce pays qui ne compte pourtant que 3,6 millions d’âmes. Cette fin de non-recevoir est un vilain coup pour les investisseurs privés, Fonds d’Investissement américains pour l’essentiel, qui détiennent la plupart des titres de créance portoricains. Ces créances sont des emprunts obligataires du type émis par les municipalités (américaines ou françaises), dont certaines ont d’ailleurs déjà été mises en faillite, comme Detroit ou Stockton en Californie. 

Seulement, Puerto Rico ne peut se déclarer en banqueroute, tout simplement parce que les lois relatives aux pays du Commonwealth américain ne prévoient pas la faillite des pays qui y adhérent. Fait unique, Garcia Padilla a pris la décision, unilatéralement, d’annoncer qu’il suspendrait les remboursements en attendant une conciliation avec ses créanciers. Pour se justifier, le gouverneur a déclaré qu’il était temps de « partager les sacrifices » et a convié ses débiteurs à venir discuter des échéances de la dette. Pour le New York Times, il confie : « S’ils ne viennent pas autour de la table, ce qui arrivera, c’est que notre économie se retrouvera dans une situation pire que celle qu’elle connaît déjà et que nous aurons encore moins d’argent pour les rembourser. Ce serait [pour eux] comme se tirer une balle dans le pied ! […] Mon administration fait tout ce qu’elle peut pour éviter le défaut de paiement, […] mais nous devons faire prospérer le pays, sinon, la spirale est mortelle ».

Plus loin, il se justifie en déclarant qu’il a pris toutes les mesures d’austérité nécessaires, depuis son élection en 2012, pour rétablir l’équilibre budgétaire, mais que cela ne change rien, et que le pays continue à emprunter pour rembourser ses dettes. Le gouverneur rendra prochainement public un rapport qu’il a commandité auprès de deux anciens membres du FMI et de la Banque Mondiale. Les conclusions sont sans appel : la dette est insoutenable, à court ou moyen terme. Les deux analystes suggèrent que les emprunts, principal et intérêt, soient impérativement renégociés, à la baisse cela va sans dire. Ça rappelle quelque chose, non ?

Finance publique, la logique du crédit Revolving 

En économie, le taux d’intérêt représente le montant adossé au risque ; pour les Etats, il est principalement constitué  du défaut de paiement. Ce risque est toujours « d’ores et déjà » intégré au montant du prêt quand celui-ci est accordé, sous la forme d’un taux qui indique sa dangerosité, sa « toxicité ». Pour celui qui rembourse, en revanche, il représente son coût. Ce que les créanciers ont fait en prêtant de l’argent à la Grèce, et à Puerto Rico, comme à beaucoup d’autres, c’est qu’ils ont profité de la misère de ces Etats guenilleux, et du mirage de la croissance, en leur proposant des crédits à taux d’usurier. Mais ceux qui acceptent de prêter aux « gueux » ne le font jamais par bonté d’âme. S’ils vont sur ce secteur financier, c’est parce qu’il y a gros à gagner, et que les risques y sont largement couverts par les taux pratiqués. Ce sont les mêmes esprits carnassiers qui vous envoient les offres de crédit Revolving et qui attendent, patiemment, que vous vous retrouviez étranglés par les factures impayées et les lettres recommandées. On connaît la suite, la solution est une fuite en avant, emprunter pour rembourser, obtenir un sursis jusqu’à ce qu’on ne puisse plus faire face aux remboursements. Ce n’est pas bien différent lorsqu’il s’agit d’un État, à la différence que ce n’est pas vous qui souscrivez directement le crédit mais le gouvernement qui le fait en votre nom.

La logique du micro-crédit, prêt à taux préférentiel, devrait être le modèle en matière de finance publique, si et seulement si les Etats acceptaient de se prêter entre eux (pour de vrai!). La réalité est toute autre. D’ailleurs, si vous êtes joueur, tentez de deviner qui en Europe bénéficie des meilleurs taux d’intérêts sur le marché des capitaux ? Et qui par conséquent ne veut pas voir le château de carte s’écrouler brutalement ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.