Le débat sur la fessée est relancé par la décision du Conseil de l’Europe du 4 mars 2015 qui a tancé la France du fait qu’elle « ne prévoit pas d’interdiction suffisamment claire, contraignante et précise des châtiments corporels », décision qui fait suite à une réclamation émanant d’une association pour la protection des enfants.

On pourrait penser qu’un tel débat est accessoire voire dérisoire mais il est hautement significatif, en ce sens que les arguments utilisés manifestent très clairement l’idéologie moderne qui est en train de se constituer dans les sociétés occidentales. Comme toutes les idéologies, celle-ci ne se perçoit pas comme telle mais tous les arguments avancés par les partisans inconditionnels d’une interdiction de la fessée se rapportent à des valeurs et à des représentations qui forment l’ossature de l’idéologie post-moderne, ses dogmes travestis en évidence.

Le progrès jusqu’à ce que mort s’ensuive

Le premier de ces dogmes consiste à présenter le passé comme un épouvantail d’obscurantisme et de violence aveugle. L’interdiction de la fessée est systématiquement comparée à d’autres évolutions juridiques comme l’interdiction du travail des enfants ou la pénalisation des violences faites aux femmes. L’idée sous-jacente consiste toujours à considérer le passé comme exclusivement négatif, le progrès se définissant alors comme l’éradication progressive de pratiques barbares. Cette présentation des termes du débat permet des raccourcis pour le moins audacieux, les opposants à l’interdiction de la fessée pouvant ainsi être comparés (explicitement ou, le plus souvent, implicitement) à des défenseurs de l’exploitation des enfants ou du tabassage des femmes.

Cette dévalorisation du passé se traduit aussi par l’énumération des pays qui ont déjà interdit la fessée, ce qui donne lieu à des interrogations rhétoriques sur l’inexplicable retard français ou la mystérieuse exception française. Admettons pourtant que l’argument est éminemment curieux puisqu’il revient à soutenir que la France devrait modifier ses lois sous prétexte que d’autres pays l’ont déjà fait. A suivre un tel raisonnement, on pourrait présenter n’importe quelle évolution, même la plus absurde, comme un progrès.

Ni Dieu ni maître, vive le Surmoi pénal

Le deuxième dogme s’apparente à une forme d’idolâtrie du Droit ou plutôt de la Loi. De manière assez paradoxale, les mesures défendues au nom du progrès et de la liberté individuelle prennent de plus en plus la forme d’interdits juridiques. Au moment même où on ne cesse de réclamer une extension indéfinie des droits individuels, on exige, d’une même voix, une codification de plus en plus étendue des relations privées par le Droit. Il est significatif que la question fondamentale de la frontière entre le domaine public et le domaine privé est désormais purement et simplement escamotée, généralement par l’invocation du rôle de protection des plus faibles dévolu à la loi.

De ce point de vue, toute volonté de préserver la distinction entre le privé et le public (critère ultime qui distingue les sociétés libres des régimes totalitaires) est reformulée comme traduisant une crispation, une incompréhension ou un désir suspect de maintenir cachées des pratiques abjectes (raison pour laquelle on ne cesse de répéter qu’il faut « politiser le privé »). Il s’agit toujours, en réalité, de légitimer la mise sous tutelle de l’individu par l’État, lui-même occulté par le recours au terme Société. On ne nous dit jamais, en effet, que l’État doit s’immiscer dans la vie des gens (ce qui renverrait immédiatement à de fâcheux précédents soviétiques ou fascistes) mais que la Société ne peut plus accepter tel ou tel comportement (en l’occurrence, la fessée) et que, par conséquent, l’État doit se faire le relais des exigences de la société civile (c’est-à-dire censément tout le monde mais, dans les faits, un quarteron d’individus appartenant aux classes supérieures et généralement domiciliés à Paris).

La nécessaire protection du faible par la loi, y compris à l’intérieur de la sphère privée est ainsi invoquée chaque fois qu’il s’agit de justifier une intrusion de l’État dans l’intimité des gens. De ce point de vue, il n’est pas inutile de rappeler que toutes les études d’opinion indiquent qu’environ 70% des français sont, non pas pour la fessée, mais défavorables à son interdiction par la loi. D’où une deuxième manifestation de cette idolâtrie du Droit qui consiste à contourner systématiquement la volonté populaire ou la légitimité de l’État par le recours aux institutions supranationales et aux traités internationaux. Dans le cas de l’interdiction de la fessée, on se réfère constamment à la Convention internationale sur les droits de l’enfant adoptée aux Nations-Unies et à la Charte européenne des droits sociaux, dont l’article 17 indique que les États doivent « protéger les enfants et les adolescents contre la négligence, la violence ou l’exploitation ». Les défenseurs les plus acharnés d’une interdiction légale de la fessée ne se cachent d’ailleurs pas de souhaiter ardemment une condamnation coercitive de la France par une instance internationale afin de contraindre le gouvernement français à modifier la loi.

Fessée

La liberté sans risque

Le troisième dogme se manifeste par une exigence générale et inconditionnelle de protection de l’individu. C’est le grand paradoxe de la post-modernité, l’individu est perçu et conçu comme la source de toute légitimité, la liberté individuelle doit être l’alpha et l’oméga de l’organisation sociale et, en même temps, on réclame une extension indéfinie de l’intervention de l’État dans le but de protéger l’individu contre toute atteinte, préjudice, humiliation ou désagrément. Cette exigence de protection totale provoque irrésistiblement la constitution d’une démonologie moderne dans laquelle l’humanité est divisée en victimes et en bourreaux. L’enfant doit être protégé de ses parents, la femme doit être protégée de son mari ou compagnon, l’homme doit être protégé de lui-même et de ses pulsions barbares.

Le paradoxe est que cette vision de l’individu menacé de toute part et devant impérativement être protégé contre autrui dans tous les domaines de son existence se déploie au nom de la fraternité, de l’harmonie, d’une vision irénique de la concorde générale, alors qu’elle implique logiquement une représentation de l’autre comme dangereux, menaçant, belliqueux. Ainsi peut se mettre en place, petit à petit et toujours au nom de causes particulières présentées comme incontestables (la protection de l’enfance, la lutte contre les discriminations, etc.) le « pouvoir immense et tutélaire » dont Tocqueville anticipait l’apparition dans « De la démocratie en Amérique ». Ce pouvoir qu’il caractérisait comme « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » et par conséquent apparemment inoffensif.

Disons-le clairement, on peut être opposé à l’interdiction de la fessée sans pour autant justifier la violence, de même qu’on peut être opposé à la pénalisation des clients de prostituées sans pour autant soutenir la prostitution ou s’inquiéter d’une politique prohibitionniste vis-à-vis du tabac sans être favorable au cancer. La question est de savoir ce que l’on fait vraiment quand on milite activement pour que l’État instaure une loi qui, de fait, achèverait de saper l’autorité symbolique des parents, favoriserait la délation, légitimerait l’extension indéfinie du champ d’intervention de la puissance publique, incarnerait l’idée que le licite et l’illicite, ou même le bien et le mal, ne peuvent avoir qu’un sens juridique.

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