Avec des associations comme TERA (Top Free Equal Rights Association) aux États-Unis ou encore Bara Bröst (Juste des Seins) en Suède, « Free the nipple » est devenu en moins d’une décennie le slogan fédérateur pour des milliers de militantes de l’émancipation des femmes. Entre signifiant émancipateur et signifié post-moderne, le féminisme contemporain déconstruit la notion de sexe au profit de celle de genre, au nom du principe d’égalité. Cette démarche est symptomatique de l’avènement d’un puritanisme sous renouveau communautaire.

Eloïse Bouton a été reconnue coupable d’exhibition sexuelle par le tribunal de grande instance de Paris pour sa participation à une action, en compagnie d’autres FEMEN, en décembre 2013, dans l’Église de la Madeleine. Celle-ci visait à dénoncer la loi répressive en matière d’avortement en Espagne. Elle avait déposé seins nus, devant l’autel, deux morceaux de foie de bœuf censés représenter un fœtus, avec l’inscription «344ème salope» sur le corps, en référence au Manifeste des 343 Salopes de 1971 rédigé par Simone de Beauvoir.

Dans un entretien pour Jeanne Magazine, Eloïse Bouton déclare revendiquer un « sein politique » parce que « le corps des femmes demeure le lieu privilégié de toutes les violences sexistes : marchandisation, viol, injonctions à la minceur, commentaires… ». Elle entend « détourner la nudité, traditionnel outil du patriarcat ou du capitalisme, pour se réapproprier et véhiculer un message émancipatoire, utiliser sa poitrine nue comme porte-voix et étendard politique ». Outre la contradiction évidente qu’il existe entre le fait de montrer ses seins et réclamer des hommes qu’ils ne les regardent pas, les FEMEN et la mouvance Free the niple ont pour point commun de faire du  corps une plateforme vierge de sexualité, et de sensualité, au nom donc du principe d’égalité.

Le puritanisme moderne

Tout d’abord, si on peut effectivement considérer le fait que l’exploitation de la nudité est traditionnellement un outil du capitalisme – qui se soucie peu des questions d’éthique – et que les hommes y jouent un rôle (sont-ils les seuls?), signalons toutefois que la réappropriation de leur corps par les femmes n’a jamais consisté, au moins comme fin en soi, à se dénuder pour obtenir leur émancipation. Le combat des baby-boomers pour le sein nu sur les plages à Saint-Tropez, aussi cocasse fût-il, était davantage le fruit d’une époque, celui de la libération des mœurs, qu’un combat spécifiquement féminin – cette pratique est du reste en voie d’abandon. Car si le sein se cache dans les sociétés occidentales, c’est avant tout du fait de la relation que nous entretenons avec la sensualité, et non pas parce qu’il est le produit d’un quelconque patronage masculin.

Ce qui se joue en réalité dans le féminisme contemporain, sous l’influence de la sociologe américiaine (les Gender Studies) et de la philosophie Sartrienne, c’est un lissage des rôles homme / femme car l’identité sexuelle y est conçue comme un fait de culture à l’exclusion de tout autre. Une connaissance superficielle des données de la biologie permettrait de récuser aisément ce genre d’assertion, mais les féministes ont dans la tête des motivations idéoligique qui les pousse à rejeter cette évidence pourtant élémentaire. Dans leur schéma, le « masculin » et le « féminin » sont pensés de telle sorte que la femme est subordonnée à l’homme – sujet dont il faudrait débattre, même si la domination masculine sur le plan de l’autorité à travers l’histoire ne laisse place à aucun commentaire. Afin donc de faire disparaître cette domination, « il convient, si l’on veut vivre dans un monde égalitaire, de déconstruire l’ordre sexué sur lequel repose nos sociétés. Et ce pour bâtir des corps politiques fondés exclusivement sur des individus rendus à une prétendue neutralité originelle, autrement dit des anges, par définition asexués » (Bérénice Levet, entretien avec Eugénie Bastié).

Finalement, les féministes en viennent « à criminaliser la civilisation pour combattre la barbarie ». « Tout se passe comme si de la galanterie au viol il y avait une pente glissante. » (Alain Finkielkraut). Faire un compliment à une femme devient une assignation à son sexe par laquelle commence le sexisme et la misogynie. Mieux vaut alors se libérer des contraintes de genre et adopter un comportement commun qui ne soit la spécificité d’aucun des deux sexes. Idem avec le corps, qui devient une plateforme vierge de tout support biologique. Celui-ci est conçu comme un tissu organique qu’on peut recréer à l’infini. D’où la solidarité affichée des féministes avec les mouvements de défense des droits des homosexuels et des transexuels, sans que rien ne le justifie, puisque leurs combats sont de nature différente. Cet eugénisme est justifié démocratiquement car il est la condition d’une égalité pure et parfaite. Ce qu’on oublie de signifier, en revanche, c’est que l’égalitarisme juqu’au boutiste est en réalité de nature mortifère. Il reproduit l’illusion d’une liberté qui n’advient jamais (je peux bâtir mon corps, mon histoire, ma famille) sauf à considérer que l’Homme n’est pas doué de mémoire et que la société n’est pas la somme des faits de son Histoire (cela donnera toutefois du travail aux psychanalistes pour les cent ans à venir).

Le redressement égalitaire

Que le Droit doit être le même pour tous est une assertion d’une banalité effarante. Qu’il ait en revanche pour finalité de traduire en faits l’idée saugrenue que les individus doivent adopter le même comportement, et disposer d’un corps analogue et interchangeable, est en revanche le symptôme d’une société malade.

On pourrait certes considérer la poitrine des femmes comme un organe ex-croissant du corps, et dont les données seraient strictement codées par la génétique. On pourrait tout autant la concevoir comme un appendice corporel dont la raison d’être se réduirait à une fonction nutritive, comme c’est le cas dans certaines provinces d’Océanie, d’Asie ou d’Afrique – bien que là encore, il y a matière à débattre. Rien n’empêcherait dès lors de se montrer nus au nom du principe d’égalité. Rien ne nous dit, en revanche, qu’en subsistant un ordre social à un autre, sous le sceau de l’égalitarisme et de l’indifférenciation sexuelle, on y gagnerait en terme de libertés et d’émancipation.

A rebours des idées véhiculées par les organisations féministes il est urgent de repenser le sens que nous donnons à la démocratie, et au concept d’égalité, afin de ne pas sombrer dans ce que Tocqueville décrivait comme une « société peuplée d’étrangers ».

Le féminisme fût autrefois un mouvement politique et philosophique qui se dissout aujourd’hui dans un communautarisme fat et satisfait. Etablir pour horizon politique l’avènement d’un corps lisse et asexué n’est pas un principe de liberté. Cela a davantage à voir avec la Russie de Staline qu’avec la Démocratie de Clisthène. Le communautarisme et la post-modernité revendiquée des associations féministes, qui font de l’individu un principe autonome d’existence, tout comme l’abolition de la sexualité au profit d’une théorie du « genre », ne sont pas des vecteurs d’émancipation mais bel et bien des facteurs d’exclusion. Dans leur injonction émancipatrice, les FEMEN posent une alternative : faire le choix de l’indifférenciation sexuelle et d’une identité trans-genre, ou établir comme principe ontologique l’antagonisme des rôles masculins et féminins. Nous aimerions préciser qu’une troisième voie est à envisager.

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