Jacqueline Sauvage, 68 ans, a été condamnée en appel au début du mois de décembre à dix ans de prison pour avoir abattu son mari de trois coups de fusil dans le dos, en 2012, alors qu’il venait de la frapper à plusieurs reprises. Madame Sauvage n’avait jamais porté plainte, en presque cinquante ans de vie commune, contre un mari qui la battait et violait leurs enfants .

Les filles de Jacqueline Sauvage ont adressé un recours en grâce au président de la République le 22 décembre. Elles y déclarent : « Monsieur le Président, notre mère a souffert tout au long de sa vie de couple, victime de l’emprise de notre père, homme violent, tyrannique, pervers et incestueux ». Cette demande de grâce se comprend parfaitement et aurait pu suivre son cours de manière digne et discrète avec, probablement, une issue positive. Mais la sensiblerie tapageuse des uns et l’enthousiasme militant des autres a rendu un bien mauvais service à Madame Sauvage et à la société.

Un soutien unanime

Libération - Libérez Jacqueline SauvageEn effet, les manifestations de soutien à Jacqueline Sauvage se sont multipliées, que ce soit de la part de médias, d’associations ou de politiques. Le journal Libération a fait sa Une du 23 décembre sur l’affaire avec ce titre : « Monsieur le Président, libérez Jacqueline Sauvage ». Un comité de soutien comprenant une centaine d’artistes appuie cette demande de grâce dans un texte qui indique qu’elle serait justifiée par le fait que Madame Sauvage « était en danger de mort depuis quarante-sept ans, quotidiennement frappée et menacée, comme ses enfants ». Une trentaine de parlementaires de droite ont également réclamé la grâce, à l’initiative de la députée (LR) Valérie Boyer. Celle-ci déclare dans sa lettre à François Hollande :

« Même si le meurtre doit être condamné dans notre pays, nous devons prendre en compte le contexte particulier de ce meurtre familial. Avant d’être « criminelle », Jacqueline Sauvage est avant tout une victime. Victime des violences répétées de son mari. Victime d’un homme qui battait et violait sa femme et leurs enfants. Dans notre État de droit, nous ne devons pas livrer de permis de tuer mais sachez que Jacqueline Sauvage a agi avant tout pour protéger sa vie et celle de sa famille, face à un homme qui menaçait sa vie et celle de ses enfants. ».

Rappelons que l’homme a été abattu de dos alors qu’il était assis sur sa terrasse, après des dizaines d’années de sévices impunis et non dénoncés.

La légitime défense différée

Où l’on voit donc la droite, si féroce envers l’« excuse sociologique » brandie par la gauche pour atténuer la responsabilité de certains délinquants ou criminels défavorisés socialement, tenter d’instaurer une « excuse familiale » qui exonérerait d’autres criminels de leur responsabilité. A moins qu’il ne s’agisse d’une excuse féminine (ou féministe) puisque Valérie Boyer, mentionne dans sa missive au chef de l’État « qu’une femme décède tous les trois jours sous les coups de son mari, ce qui représente 134 femmes pour l’année 2014 » avant d’achever sa lettre en demandant à François Hollande de gracier Jacqueline Sauvage « au nom de toutes ces victimes ». Il s’agit donc, très paradoxalement, de justifier le meurtre commis par une femme au nom du fait que d’autres femmes sont assassinées. La députée a par ailleurs indiqué au Figaro qu’elle déposerait rapidement une proposition de loi dans le but de créer une « légitime défense différée » pour les femmes battues et pour que le « syndrome de la femme battue » soit reconnu légalement, comme il l’est au Canada.

La vengeance légale

Ce prétendu syndrome de la femme battue est utilisé pour justifier le fait que Madame Sauvage n’a pas porté plainte contre son mari pendant toutes les années de violences que celui-ci a fait subir à sa famille. Ce syndrome établirait qu’une femme battue développe avec le temps une soumission et/ou une apathie qui mine son estime de soi et amoindrit sa capacité de jugement, la rendant ainsi incapable de se rebeller. L’invocation de ce syndrome ne résout donc aucun problème puisque le point important est évidemment « avec le temps ». Si on peut bien entendu comprendre que des sévices continuels finissent par détruire psychiquement celui ou celle qui en est victime, il n’en reste pas moins vrai que la femme battue commence à l’être à un moment donné et que si elle décide de ne pas partir ou de ne pas porter plainte, elle se place elle même en situation de développer ce syndrome « avec le temps ». Quant à la notion de « légitime défense différée », elle est tout simplement délirante puisque cela existe déjà, et cela s’appelle la vengeance, autrement dit précisément ce à quoi la justice s’est péniblement substituée au fil des siècles.

Le féminicide, un monstre juridique

Dans la foulée, un certain nombre de voix se font entendre pour réclamer la condamnation légale des « violences psychologiques » et la reconnaissance d’un crime de féminicide. La Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale considère ainsi que cette affaire a remis en évidence l’inadaptation du droit français aux violences faites aux femmes et exige : « Au-delà des lacunes quant aux délits, crimes et peines, il est maintenant important de reconnaître aussi le féminicide », c’est-à-dire le fait de tuer une femme parce qu’elle est une femme. Les associations féministes militent activement depuis longtemps pour que la loi française intègre cette incrimination et qu’elle s’applique aux violences conjugales. Mais il est pourtant manifeste que quand un homme tue sa femme ou sa compagne, il ne le fait pas parce qu’elle est une femme en général mais parce qu’elle est cet individu précis qu’il veut tuer. C’est la raison pour laquelle les associations féministes considèrent que les meurtres de femmes, quels que soient leurs motifs apparents, sont en réalité des conséquences directes d’une idéologie de haine des femmes qui irriguerait toute la société. C’est l’argument, par exemple, de Osez le féminisme qui considère qu’« Il est temps de reconnaître que le machisme, au même titre que le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et la lesbophobie, est une idéologie de haine qui va jusqu’au meurtre. », « Le machisme tue. Mettons un terme aux crimes machistes ! Reconnaissons le féminicide. » (communiqué de presse du 22 novembre 2014). Les associations féministes souhaitent par ailleurs que le féminicide ne soit pas seulement une incrimination symbolique mais que la loi le considère comme circonstance aggravante lors d’un meurtre. Par conséquent, sauf à violer les fondements mêmes du droit, il faudrait ou bien que la loi considère comme circonstance aggravante le fait de tuer quelqu’un en raison de son sexe, masculin ou féminin, (et la loi devra aussi s’appliquer aux cas d’hommes tués par leurs femmes) ; ou bien le crime de féminicide devra être complété par un crime de masculicide (ou d’androcide) consistant à tuer un homme parce qu’il est un homme.

La victime, chair à canon du combat idéologique

Le cas de Jacqueline Sauvage, si tragique qu’il soit, ne justifiait pas cet emballement hystérique. Madame Sauvage a tué volontairement un être humain, c’est un meurtre. Elle doit être déclarée coupable. Le droit français permet des aménagements de peine prenant en compte sa situation particulière (et son âge). D’un point de vue moral, on peut comprendre et même approuver son geste tout en considérant que la société ne doit en aucun cas le justifier officiellement en l’acquittant. Antigone n’est admirable que dans la mesure où elle est condamnée.

Il était possible de traiter cette affaire de manière raisonnable. Mais les groupes de pression ont préféré en faire leur énième affaire Dreyfus et s’en saisir pour pousser leurs revendications et leurs exigences brouillonnes : mise en place de lois catégorielles (le féminicide), demande constante d’aggravation des peines pour tel type de crime particulier (émanant souvent d’associations de gauche !), occultation totale de la responsabilité individuelle au moyen de notions fumeuses comme l’emprise ou le syndrome de la femme battue (Jacqueline Sauvage n’est ni une malade mentale, ni un enfant, ni un animal, mais une adulte responsable), dilution de toutes les catégories rationnelles (violence psychologique, légitime défense différée).

Résultat, la grâce que François Hollande va certainement accorder ne sera pas considérée comme ce qu’elle aurait dû être, un geste d’humanité, mais sera récupérée comme une victoire idéologique par les groupes de pression qui ont « soutenu » Jacqueline Sauvage. Et on va continuer à méthodiquement mettre en place un véritable changement de civilisation, sans jamais le dire ou l’assumer clairement, mais en travestissant la lutte idéologique en soutien humanitaire pour de pauvres victimes.

3 Réponses

  1. Revue de presse | Bruit Blanc

    […] Jacqueline Sauvage a bénéficié d’une grâce présidentielle partielle qui lui permet de présenter immédiatement une demande de libération conditionnelle. Cette vieille dame condamnée pour le meurtre de son mari violent (trois balles dans le dos) pourra donc bientôt sortir de prison et on est en droit de s’en réjouir. Toutefois, les communiqués tonitruants de victoire formulés par ses soutiens (parlementaires, personnalités du show-biz et associations féministes) montrent de manière inquiétante que ce qui se joue va bien au-delà du cas spécifique de cette femme. Les deux avocates de madame Sauvage, qui ont considérablement nui aux intérêts de leur cliente en plaidant obstinément la légitime défense alors qu’il était impossible de l’obtenir en l’état du droit, militent ouvertement pour la mise en place dans le droit français de la notion de légitime défense différée. Elles sont relayées par un certain nombre d’associations et de personnalités politiques qui considèrent que « Jacqueline Sauvage a tué pour ne pas mourir. Tous les jours de leur vie, les femmes violentées sont en danger de mort permanent. Elles sont donc en état permanent de légitime défense. » (Janine Bonaggiunta, une des avocates). Le bon sens le plus élémentaire voudrait que l’on rende effectives les mesures déjà existantes de protection des femmes battues (notamment les injonctions d’éloignement des hommes violents) mais on préfère suggérer benoîtement l’instauration légale d’un permis de tuer.  […]

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