Afin de ne pas assimiler les musulmans français à leurs coreligionnaires djihadistes, on les qualifie systématiquement de modérés. Cette simplification empêche de saisir et de penser le phénomène de retour du religieux qui s’exprime par une résurgence du fondamentalisme.

Les polémiques à propos de l’islam se concentrent malheureusement sur la question de la compatibilité de la religion musulmane en tant que telle avec la société française. Pourtant, le véritable problème n’est pas celui de l’islam en lui-même (toute religion s’incarne dans un temps et dans un lieu et peut prendre des formes très différentes) mais celui de la religion et de sa place dans la société. Il va de soi que la plupart des musulmans ne sont pas des terroristes. Mais il est tout aussi vrai que de nombreux musulmans, en France et ailleurs, revendiquent une prise en compte politique et sociale de leurs revendications religieuses. Il devrait être possible de s’y opposer pour les mêmes raisons qu’il a été nécessaire de s’opposer dans le passé aux revendications de la religion catholique.

Depuis les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, la question de l’islam se trouve plus que jamais au centre du débat public. Cette omniprésence se présente cependant sous une forme équivoque puisque la question est sans cesse posée et escamotée dans un même mouvement. Le souci principal de la plupart des personnalités politiques, des journalistes et des intellectuels semble en effet se traduire, non pas par une réflexion précise sur la nature de la religion musulmane telle qu’elle se déploie actuellement dans le monde, mais plutôt par une obsession de la typologie, un besoin irrépressible d’établir une séparation stricte entre des musulmans normaux, présentés comme authentiquement musulmans, et les djihadistes assimilés à des aberrations tératologiques. Cette démarche s’est exprimée dans un premier temps de manière paroxystique en prenant la forme de déclarations surréalistes comme « Tout cela n’a rien à voir avec l’islam. » ou encore « Ces terroristes ne sont pas des musulmans. ». Un tel déni de réalité, consistant à refuser purement et simplement toute dimension religieuse à des assassinats commis au nom d’une religion, ne pouvait se maintenir très longtemps face à l’émoi suscité par les événements.

C’est pourquoi le discours s’est infléchi au fil des semaines vers une séparation stricte entre une très faible minorité de fanatiques, dont on reconnaît maintenant du bout des lèvres qu’ils sont effectivement musulmans mais dévoyés (et dont on n’omet jamais de rappeler qu’ils seraient parfaitement ignorants de ce qu’est réellement l’islam) et une majorité écrasante de musulmans qualifiés de modérés. Il est aisé de voir que cette nouvelle présentation n’est jamais qu’une reformulation de la première sur un mode moins comique. Si, en effet, pratiquement tous les musulmans du monde sont des modérés et que les djihadistes et autres salafistes ne sont qu’une infime minorité (qui plus est parfaitement ignare d’un point de vue théologique) ; on peut continuer à penser en son for intérieur que « Tout cela n’a rien à voir avec l’islam » et que les terroristes musulmans « ne sont pas des musulmans ».

Suffit-il de ne tuer personne pour être un modéré ?

Il faudrait donc s’interroger sur le sens précis que l’on donne à l’adjectif « modéré » quand on l’applique à l’islam ou aux musulmans. On peut rappeler tout d’abord que cet adjectif, modéré, est celui qui est usuellement employé depuis des années pour désigner les régimes arabes modérés que seraient l’Arabie Saoudite ou le Qatar. Si un régime qui punit de mort l’apostasie, qui entretient une police religieuse (Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice), qui pratique l’amputation, la flagellation et la lapidation, tout en finançant généreusement tout ce que le monde compte d’organisations islamiques intégristes peut être qualifié de modéré ; on est en droit de s’interroger sur ce que recouvre l’antienne actuelle des musulmans massivement modérés, pacifistes et humanistes. Pour s’en faire une idée plus précise, il suffit de se livrer à un petit exercice de fiction théologico-politique.

Imaginons donc qu’en ce mois de janvier 2015, deux activistes catholiques se soient introduits dans les locaux du journal Charlie-Hebdo avant d’abattre 11 personnes en hurlant « Pour le Christ roi ! ». Imaginons que le lendemain, un troisième activiste catholique se soit attaqué à un commerce casher afin de punir le peuple juif déicide. Imaginons enfin que les principaux représentants de la religion catholique en France se soient désolidarisés des terroristes religieux en proclamant « Tout cela n’a rien à voir avec le catholicisme » et « Ces tueurs ne sont pas catholiques » ; tout en soulignant que, quand même, Charlie-Hebdo s’est livré à des provocations ignobles avec ses dessins représentant le pape ou des évêques et que, d’ailleurs, toute nouvelle provocation de ce type de la part du journal entraînera une plainte en justice immédiate.

Il y a fort à parier que de tels événements auraient entraîné une levée de bouclier unanime contre la résurgence d’un totalitarisme chrétien, de savantes analyses sur la dérive intégriste du catholicisme et des injonctions comminatoires aux fidèles de réintégrer de toute urgence la bergerie républicaine.

On se souvient que les catholiques participant aux manifestations hostiles au mariage homosexuel ont été brocardés comme des réactionnaires paranoïaques ou stigmatisés comme de dangereux intégristes par les mêmes médias, politiques et intellectuels qui soutiennent que l’immense majorité des musulmans de France sont des modérés. Dès lors, qu’est-ce qui distingue un musulman modéré d’un catholique intégriste ?

La religion réduite au folklore

Pour répondre à cette question, il convient d’étudier le discours de ceux qui, généralement à gauche de l’échiquier politique, perpétuent le traditionnel anticléricalisme de la gauche française quand il s’agit du christianisme, tout en se montrant depuis quelques années de fervents défenseurs de la religiosité en ce qui concerne les musulmans. La défense des musulmans telle qu’elle se présente, par exemple, chez un Edwy Plenel, emprunte deux voies principales. D’une part, une défense d’un islam que l’on se figure comme dénué de toute caractéristique propre, à l’image d’un vague théisme où les seules manifestations de la foi se résumeraient à un passage à la mosquée le vendredi et à une ou deux fêtes folkloriques célébrées à la maison. D’autre part, une défense des droits des musulmans calquée sur le modèle post-moderniste de la sacro-sainte liberté de l’individu communautaire. Il faudrait ainsi défendre les droits des musulmans comme on défend, et pour les mêmes raisons, ceux des femmes ou des homosexuels.

La première argumentation consiste à présenter la religion musulmane comme une pure démarche spirituelle dénuée de tout substrat pratique, de toute vision du monde ordonnée, de tout système de valeurs morales articulées. Cette vision de l’islam amène paradoxalement un Edwy Plenel à défendre les musulmans tout en vidant l’islam de tout contenu spécifiquement religieux. On trouve ainsi fréquemment, dans les raisonnements de gauche à propos du voile ou du foulard islamique, des réflexions du style « Tout cela pour un bout d’étoffe » ou « Pourquoi chacun ne s’habillerait-il pas comme il le souhaite ? », (« Brandir la visibilité de ce morceau de tissu comme la question décisive pour notre espace public », Edwy Plenel) . Dans le même ordre d’idée, Jean-Luc Mélenchon a comparé récemment les revendications concernant les menus halal dans les cantines aux demandes d’aménagement des repas émanant de parents dont les enfants sont allergiques au gluten. Cette approche se caractérise par une profonde ignorance (volontaire ou involontaire) de ce qui constitue et définit une religion. Pour les gens qui le portent ou qui exigent que les femmes le portent, le voile n’est évidemment pas uniquement un morceau de tissu ; pas plus que le fait de manger halal ne peut se réduire à une simple question de préférence alimentaire.

La deuxième argumentation consiste à assimiler purement et simplement les musulmans à une minorité brimée, discriminée voire persécutée. L’argumentation est alors calquée mot à mot sur les raisonnements visant à dénoncer la situation de discrimination touchant les femmes, les homosexuels ou les minorités dites visibles. Là encore, c’est la réalité même du fait religieux qui est niée dans cette réduction de la question religieuse à la question sociale, elle-même réduite à la question des discriminations.

Si l’on se rend sur le site de l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), on peut lire un texte intitulé « Les 20 principes pour comprendre l’Islam. ». Le premier point de ce texte commence par affirmer : « L’islam est une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. ». Rien de scandaleux dans cette affirmation, c’est au contraire le simple énoncé d’une caractéristique fondamentale de toute religion, mais elle est en soi un démenti à l’analyse d’Edwy Plenel et de toute la gauche islamophile.

En effet, une religion ne se définit pas seulement par un rapport personnel et subjectif avec la divinité (même dans le protestantisme) mais par l’énoncé d’un ensemble d’obligations et d’interdits qui définissent l’espace du sacré. Le halal et le haram, le licite et l’illicite, le sanctifié et le sacrilège ; ces notions sont inséparables de la religion et se retrouvent aussi bien dans le christianisme que dans le judaïsme. C’est la raison pour laquelle la question du conflit entre loi religieuse et loi civile se pose à tout croyant, quelle que soit sa religion.

Et c’est ce que ne voient pas ou ne veulent pas voir Plenel et consorts en ramenant la question de l’islam à la question sociale car, en réalité, la possibilité d’un conflit entre le religieux et le politique est présente aussi bien dans les cités des quartiers difficiles que dans les salons de la beurgeoisie.

Les fondamentalistes ont bel et bien lu le Coran

Dès lors, qu’appelle-t-on un musulman modéré ? On désigne par là un croyant qui veut vivre sa foi pacifiquement mais pleinement et, de ce fait, souhaite, par exemple, pouvoir effectuer ses cinq prières quotidiennes, observer le ramadan, respecter les principales fêtes religieuses de l’islam, se conformer à certaines prescriptions alimentaires et/ou vestimentaires.

De toute évidence, un tel individu ne peut en rien se comparer à un djihadiste ou à un terroriste et il peut parfaitement condamner de tout son être la violence. Est-il pour autant un modéré ? Incontestablement, le même individu, de n’importe quelle autre religion, se conformant visiblement et publiquement au même type de prescriptions, serait qualifié unanimement, en France, au mieux de fondamentaliste au pire d’intégriste. Et tout aussi incontestablement, chacun conviendrait que de telles prescriptions sont susceptibles d’entraîner des heurts, des conflits ou des difficultés de conciliation dans l’espace public. Il n’y a en effet aucune différence de nature entre exiger de porter le voile en toutes circonstances et, par exemple, refuser de serrer la main d’un homme si on est une femme. Dans les deux cas, une exigence religieuse s’exprime et se manifeste dans l’espace public. Et contrairement à ce qui est sans cesse asséné comme une évidence, les musulmans fondamentalistes, intégristes ou djihadistes ne sont pas nécessairement théologiquement ignorants. Cette affirmation est aussi absurde que si on décrétait que les grands maîtres de l’Inquisition au Moyen-Age ne connaissaient absolument rien à la Bible et au christianisme.

Par conséquent, la question n’est pas de savoir si l’islam est compatible avec la République et la Démocratie mais si une religion vécue de manière fondamentaliste (c’est-à-dire, du point de vue de notre mentalité laïque, de manière authentiquement religieuse) est compatible avec la République et la Démocratie. Du reste, on peut même faire l’économie de ces termes grandiloquents pour constater simplement que la société française actuelle est libérale, individualiste et sécularisée et que, de ce fait, la présence de l’islam est nécessairement une source de frictions pour la simple raison que nous nous étions déshabitués à coexister avec de véritables croyants.

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