Depuis l’affaire des élèves voilées du collège de Creil en 1989, la laïcité est omniprésente dans le débat public français : loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques, loi de 2010 sur l’interdiction de dissimulation du visage dans l’espace public (visant le port de la burka), polémiques sur le port du voile à l’Université, financement des lieux de culte, affaire de la crèche Baby-Loup…

La laïcité est par ailleurs convoquée, de façon souvent douteuse, dans les débats généraux sur l’Islam (a fortiori depuis les attentats de janvier 2015) mais aussi à propos de questions dites sociétales (le mariage homosexuel et l’inspiration catholique des manifestations contre le « mariage pour tous »). La complexité de la question est aggravée par le fait que tous les partis politiques français, sans exception, se déclarent partisans et défenseurs de la laïcité, des Communistes au Front National, tout en se déchirant à pleines dents quand il s’agit de définir ou d’appliquer les principes laïques.

La laïcité se réfère, en France, à la loi du 9 décembre 1905, dite de séparation des Églises et de l’État. Le premier article de la loi stipule que « La République assure la liberté de conscience. », le deuxième article indique que « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. ». D’un point de vue philosophique (et politique), la laïcité se fonde sur la liberté de conscience, l’égalité des droits et la distinction entre sphère privée et sphère publique. Une grande partie des polémiques actuelles repose sur une confusion (ou une divergence d’interprétation) dans la compréhension de ces trois principes.

L’homme n’est pas un animal religieux

Cimetière de l'Ouest - Photographie : Emmanuel Leroy

L’égalité des droits en France reste problématique parce qu’elle n’est pas assurée, du fait notamment de l’existence d’un concordat en Alsace et en Moselle. Photographie : Emmanuel Leroy

La laïcité garantit la liberté de conscience, et pas la liberté religieuse, qui n’en est qu’un cas particulier. En suivant les débats actuels, on a souvent l’impression que la question de la laïcité pourrait se réduire à la coexistence entre les religions. Or, la liberté de conscience signifie le choix de croire ou de ne pas croire, d’adhérer à telle ou telle religion, mais aussi de se déclarer athée ou agnostique.

Ce point n’est pas anodin car on assiste, surtout depuis les attentats de janvier 2015, à des rapprochements entre certaines organisations musulmanes et chrétiennes pour revendiquer une sorte de spécificité du religieux vis-à-vis du droit et de la liberté d’expression. Cette tendance s’exprime particulièrement dans les polémiques autour du blasphème et du respect des croyances d’autrui, en oubliant que le respect doit s’adresser à l’individu et pas à ses croyances. D’autre part, si on se réfère à la dignité de l’être humain, on voit mal en quoi le fait d’être croyant donnerait le droit d’exiger une protection particulière. Si on admet qu’il devrait être interdit de se moquer de la religion catholique, musulmane ou juive au nom du respect de la personne humaine ; il faudrait alors condamner pénalement toute critique ou moquerie visant un groupe humain spécifique, qu’il constitue une communauté de croyants ou pas (les fonctionnaires ou les syndicalistes, par exemple).

L’égalité des droits est d’autant plus problématique qu’elle n’est en réalité pas assurée en France, du fait de l’existence d’un concordat en Alsace et en Moselle. C’est Napoléon qui signe en 1801 un concordat avec le pape Pie VII (étendu en 1802 aux cultes protestants et en 1808 à la religion juive). La loi de 1905 abolit tout concordat mais elle ne peut s’appliquer à l’Alsace-Moselle annexée par l’Allemagne depuis la guerre franco-prussienne de 1870. Quand la France récupère l’Alsace et la Moselle par le Traité de Versailles (1919), le concordat reste en vigueur. De ce fait, aujourd’hui encore, les cours de religion sont obligatoires en primaire et en collège dans les écoles publiques (sauf demande de dispense) et les prêtres (curés, rabbins, pasteurs) sont payés par l’État. Il serait par conséquent logique que les imams musulmans alsaciens et mosellans soient eux aussi fonctionnarisés et que des cours de religion musulmane soient proposés dans les écoles.

Mais il serait encore plus logique que le concordat soit purement et simplement supprimé puisqu’il officialise une inégalité de traitement entre croyants et non croyants en Alsace-Moselle (aucun cours d’athéisme n’est proposé dans les écoles) et, à l’échelle du pays, entre les habitants de ces régions et le reste des français.

Public et collectif, intime et privé

La Laïcité pour les nuls - CCIF

Image extraite de la brochure du CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) intitulée La Laïcité pour les nuls.

La distinction entre le privé et le public est quant à elle totalement bafouée par l’existence d’un financement public massif des écoles privées confessionnelles sur tout le territoire. Ce financement des écoles privées est réglementé par la loi Debré du 31 décembre 1959. Les établissements d’enseignement privés liés par un contrat avec l’État (98% des écoles privées) voient leurs enseignants rémunérés par celui-ci. De plus, les collectivités publiques financent le fonctionnement des écoles privées dans les mêmes proportions que les écoles publiques et peuvent, en plus, participer aux dépenses d’investissement des établissements privés à hauteur de 10% des dépenses annuelles d’une école. Les écoles dites « libres » (privées) sont donc très largement financées sur fonds publics. Il est absolument paradoxal que des établissements se déclarent privés et libres tout en étant totalement dépendants de l’argent public.

On voit par ailleurs se mettre en place une confusion générale non seulement entre le privé et le public, mais aussi entre le privé et l’intime d’une part, et entre le public et le collectif de l’autre. D’un côté, en effet, certains partisans d’une laïcité intransigeante considèrent toute expression de la religion dans l’espace public comme un empiétement de la sphère privée sur la sphère publique. Or, il n’en est rien car l’espace public n’est généralement pas (et fort heureusement sans quoi nous serions dans un pays totalitaire) directement dépendant de la puissance publique. C’est pourquoi l’interdiction de la burka, quoi qu’on en pense par ailleurs, n’a strictement rien à voir avec la laïcité. Mais d’un autre côté, certains groupes religieux exigent des dérogations à la loi commune à l’intérieur de la sphère proprement publique en invoquant la liberté individuelle ou l’existence de « droits culturels » et plus généralement l’instauration d’une laïcité « ouverte ». Or, s’il est incontestablement du domaine privé de s’habiller comme on l’entend, même dans un espace « public » comme les rues, les restaurants ou les trottoirs (toute restriction de ce droit ne pouvant se justifier que par des considérations de sécurité ou de décence mais pas par le respect de la laïcité), il n’en va pas de même à l’école puisqu’il s’agit d’un espace dépendant directement de l’État.

L’islam victime de ses adversaires et de ses défenseurs

Évidemment, la réflexion sur la laïcité souffre considérablement d’être systématiquement annexée aux polémiques sur l’islam et sur l’immigration. Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy sont totalement incohérents en brandissant la laïcité pour s’attaquer aux musulmans tout en défendant furieusement les écoles privées confessionnelles. Mais les défenseurs auto-proclamés des musulmans, qui qualifient l’interdiction du voile à l’école de loi raciste tout en criant à l’oppression religieuse quand des évêques condamnent le mariage homosexuel, sont tout aussi incohérents. Toutefois, il serait naïf de prétendre que le développement de l’islam en France ne pourrait pas mettre en danger les principes laïques. Il n’est pas nécessaire d’être un athée militant pour constater historiquement que toute religion est affectée d’une tendance cléricale, y compris les religions sans clergé comme l’islam sunnite, c’est-à-dire d’une propension à imposer ses normes propres à l’ensemble de la société et à considérer que la foi religieuse est le fondement de la condition humaine.

De ce point de vue, la première urgence serait d’appeler tous les acteurs publics à « déconfessionnaliser » leurs discours. Est-il vraiment nécessaire de parler des musulmans, pour les défendre ou pour les critiquer, alors qu’en réalité on parle des français d’origine étrangère ou, pour parler clairement, des arabes et des noirs ? Doit-on nécessairement endurer des discours publics sur le respect dû aux religions ? Est-il utile de s’écharper pour savoir si la France est un pays chrétien alors qu’il est évident qu’elle l’a été pendant des siècles et qu’elle est en passe de ne plus l’être, qu’on s’en félicite ou qu’on s’en désole ?

Il serait par ailleurs logique, même si cela entraînerait un bras de fer avec une partie de la population, de supprimer le concordat en Alsace-Moselle et d’interdire tout financement direct ou indirect des écoles confessionnelles par l’argent public. Cela devrait s’appliquer, bien entendu, aux écoles catholiques comme aux écoles musulmanes et juives. De même, on devrait continuer à refuser toute subvention publique à la construction de mosquées mais cela impliquerait de renoncer à l’idée incongrue d’une formation officielle des imams. L’État n’a pas à bâtir des lieux de culte mais il n’a pas non plus à choisir les prêtres ou à les former.

Les appels répétés et incantatoires au « vivre-ensemble » et à l’harmonie ne résolvent aucun problème, nous n’échapperons pas à une clarification sur la question de la laïcité et cela ne pourra pas se faire sans heurts. Au moins, quitte à ce que la société française se divise, pourrions-nous faire en sorte que le conflit porte sur des choix clairement définis.

Une réponse

  1. C'est le facteur ! | Bruit Blanc

    […] la rue, même si on peut en être profondément choqué, ne contrevient pas à la laïcité. Or, Manuel Valls ne cesse d’entretenir l’ambiguïté sur la définition et le périmètre d&…. De plus, s’il est par principe hostile à l’expression publique des religions, il est […]

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