La légalisation de l’avortement ne doit pas être remise en cause. Mais doit-on pour autant faire de cet acte grave un droit inconditionnel ? L’avortement doit-il être considéré comme une simple étape dans le parcours de santé des femmes, termes employés désormais par les associations les plus radicales militant en faveur de l’IVG ?

L’Assemblée nationale a voté le mercredi 08 avril la suppression du délai de réflexion imposé aux femmes souhaitant recourir à un avortement. La loi prévoyait auparavant deux consultations médicales obligatoires avant un avortement, avec un délai de réflexion d’une semaine entre les deux, délai pouvant être réduit à deux jours en cas d’urgence. Cette modification de la loi a été unanimement saluée par les organisations féministes. Isabelle Fride, du Planning familial de Paris, rappelle que la suppression du délai était une revendication féministe de longue date, « C’était un frein supplémentaire et un facteur de culpabilisation. La majorité des femmes ont déjà réfléchi quand elles consultent la première fois », a-t-elle déclaré. La porte-parole de « Osez le féminisme ! », Claire Serre-Combe, s’est réjouie de la suppression du délai de réflexion en le qualifiant de dispositif infantilisant. La présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, Catherine Coutelle, a affirmé que « Ce délai est infantilisant et stigmatisant ». Elle a ajouté que le délai en question n’était qu’une « concession » que Simone Veil avait acceptée lors du vote de la loi sur l’avortement de 1975.

La question qui se pose face à cet unanimisme n’est pas celle de la remise en cause de la légalisation de l’avortement (remise en cause d’ailleurs plus qu’improbable à l’heure actuelle en France, malgré les cris d’alerte réguliers de certaines associations) mais ce que nous disent de notre société l’argumentation pro-avortement employée par les défenseurs irréductibles de l’IVG et l’attitude générale de ces derniers visant à faire de l’avortement, non seulement un droit imprescriptible, mais une évidence de nature presque religieuse.

Justification, banalisation, glorification ?

Les arguments utilisés pour justifier l’avortement sont de trois ordres : pratiques, idéologiques, psychologiques.

Les arguments pratiques ou factuels sont difficilement contestables et amènent effectivement à soutenir qu’il était raisonnable (non pas rationnel ou moral ou évident) de légaliser l’avortement ou, au minimum, de le dépénaliser. Il est en effet indéniable que l’interdiction de l’avortement entraînait de très nombreux drames, des morts, des accidents de santé très graves et des vies brisées. L’éthique, si on entend par là une morale en acte, confrontée à la réalité dans sa complexité, incline généralement non pas au bien mais au mieux ou au moins dommageable. Il n’est donc pas déraisonnable de ce point de vue de préférer la préservation d’une personne humaine en acte (la femme enceinte) à celle d’une personne humaine potentielle (le fœtus).

Du fait de la légalisation de l’avortement en France et dans de nombreux autres pays (et aussi de la généralisation des moyens de contraception), les associations féministes ont peu à peu délaissé ces arguments ou du moins les ont fait passer au second plan de leur discours (les faiseuses d’ange d’antan n’ont plus guère de travail) au profit des arguments idéologiques et psychologiques.

Les arguments idéologiques de défense de l’avortement prennent souvent la forme (comme pratiquement toute la production idéologique actuelle) du slogan publicitaire. Ainsi, le site « Sans Compromis » conclut-il un article saluant l’abrogation du délai de réflexion par ces mots : « Personne ne doit penser à notre place. L’avortement est une libération. ». Comme dans tout slogan publicitaire, on retrouve les constantes que sont l’affirmation gratuite (l’avortement est une libération), l’absence de tout raisonnement (une libération de quoi ?), l’altération autoritaire de la réalité (un délai permettant la réflexion est traduit par l’idée que quelqu’un -qui ?- prétendrait penser à notre place). On pourrait objecter qu’un tel slogan ne fait que condenser et résumer une réflexion mais il n’en est rien car un examen, même approfondi, des textes produits par les différentes associations féministes permet de constater que, systématiquement, l’avortement est présenté, non pas comme une pénible concession que l’on se doit de faire au réel, mais comme un droit imprescriptible et inconditionnel fondé sur des articles de foi assez obscurs, comme « le droit pour les femmes à disposer de leur corps » (qui devrait amener les féministes à soutenir aussi bien la prostitution que les mères porteuses), formule répétée ad nauseam qui a pour seule fonction d’occulter la réalité, c’est-à-dire le fait que l’avortement ne concerne pas un seul être (la femme enceinte) mais deux (le fœtus qui, s’il n’est peut-être pas une personne, est incontestablement un être vivant, statut que l’on reconnaît même aux bactéries) et peut-être même trois (il doit y avoir un père quelque part).

L’argument pour ainsi dire unique mais reformulé constamment consiste donc à opposer le choix individuel de chaque femme, considéré comme par essence légitime, à toute considération morale, politique, religieuse, affective. Comment ne pas voir que cette conception de l’individu-roi, seigneur et maître en son domaine, est celle qui irrigue toute la société de consommation post-moderne ? Les choix individuels n’ont pas à être justifiés et, de ce fait, ne peuvent pas non plus être discutés puisque leur seule nature de choix individuel constitue en elle-même une justification a priori et absolue.

Individu souverain ou victime en détresse ?

Les arguments psychologiques sont, quant à eux, intrinsèquement marqués par une contradiction puisque les femmes qui ont recours à un avortement sont tantôt présentées comme des êtres de raison ayant mûrement réfléchi leur décision et animés par une volonté inébranlable, tantôt (et souvent simultanément) comme des personnes fragiles, influençables, en détresse, que le moindre geste, la moindre remarque pourrait faire vaciller dans leur détermination. C’est ainsi que « Osez le féminisme ! » peut, dans le même texte, affirmer que « les femmes qui décident d’avorter savent ce qu’elles font » et réclamer que soient mis fin aux « paroles et comportements jugeants » et à la « stigmatisation » des femmes qui avortent. De même, toutes les associations féministes fustigent une « infantilisation » et une « culpabilisation », supposément endémiques, des femmes qui avortent tout en les présentant comme des adultes parfaitement maîtres de leur esprit et de leur corps (dont elles doivent donc pouvoir disposer « librement »). Cette contradiction apparaît clairement quand la porte-parole de « Osez le féminisme ! » qualifie le délai de réflexion de dispositif infantilisant puisqu’il est pour le moins douteux d’associer de manière spontanée la réflexion et l’infantilisation.

En réalité, ce paradoxe est lui aussi caractéristique des sociétés actuelles et on le retrouve d’ailleurs dans le discours de tous les groupes de pression communautaires, qu’ils soient catalogués de « gauche » (groupes féministes, homosexuels, antiracistes) ou de « droite » (groupes religieux, groupes de défense de « l’identité française », groupes de lutte contre la pornographie). Il ne suffit plus, en effet, aux défenseurs modernes de l’avortement que celui-ci soit légal, ils exigent que tout le monde trouve cela normal et même souhaitable. Autrement dit, ils ne demandent pas seulement la liberté mais aussi l’approbation. C’est en cela que leur discours (comme celui de tous les autres groupes de pression actuels qui agissent au grand jour) est fondamentalement normatif alors qu’il se pare constamment des oripeaux de la liberté individuelle.

Pas d’homme, pas d’avortement

Notons enfin que ce discours actuel de promotion de l’avortement ne fait curieusement aucune place à celui qui, pourtant, semble être un élément indispensable de l’accouplement, de la fécondation et donc de l’avortement, à savoir l’homme. La propagande féministe caractérise systématiquement toute opposition (ou même toute réticence) à l’avortement comme une manifestation de machisme, de phallocratie, de mépris ou de haine des femmes. Reconnaissons qu’une telle incrimination peut se comprendre au vu des insanités que profèrent certains opposants fanatiques à l’avortement. Elle est néanmoins profondément partielle et partiale et donc parfaitement fausse. En effet, peut-on raisonnablement soutenir que les femmes sont les seules bénéficiaires de la légalisation de l’avortement ? Un homme, et plus encore un machiste invétéré, ne peut évidemment que se réjouir de cette légalisation qui lui permet, en toute bonne conscience et sans risquer le moindre ennui, de s’accoupler avec qui bon lui semble sans prendre la moindre précaution et sans se préoccuper le moins du monde des conséquences puisque la femme est seule maîtresse de ses choix et de son corps. En vérité, là aussi, se manifeste l’idéologie individualiste, consumériste, hédoniste qui est devenue la doxa de notre époque, sa prééminence absolue se manifestant notamment par le fait qu’elle n’a généralement pas ou plus besoin d’être formulée ou revendiquée comme telle. Cette idéologie se caractérisant par une approche résolument pragmatique et technicienne de l’existence (elle aussi masquée par l’utilisation incessante du vocabulaire de l’Humanisme et des Lumières réduits au rang de mantras), elle est par essence amorale, ce que révèle quotidiennement son moralisme de convenance. Si l’existence du fœtus est un problème, il est pragmatiquement rationnel de supprimer l’obstacle en utilisant les techniques disponibles et toute limite posée (moralement ou juridiquement) à cette liberté ne peut être que passéiste, réactionnaire et attentatoire aux droits de l’individu.

Il ne s’agit donc pas de mettre en cause la possibilité pour les femmes qui le souhaitent d’avorter. En revanche, il est légitime d’analyser le discours de promotion de l’avortement pour ce qu’il est, c’est-à-dire une affirmation brutale et sans concession des désirs de l’individu comme légitimes par nature et un rejet implicite mais massif de toute possibilité d’émettre un jugement de principe, c’est-à-dire un jugement moral, sur les actes d’autrui.

Il n’est pourtant pas en soi scandaleux de penser que l’on pourrait fort bien maintenir la possibilité d’avorter sans pour autant militer pour l’avortement. Il n’est pas illégitime d’estimer que l’avortement pourrait être considéré comme un mal nécessaire plutôt que comme un droit imprescriptible de l’humain (féminin).

Une réponse

  1. C'est le facteur ! | Bruit Blanc

    […] dirons au docteur Jouannet que les deux situations n’ont strictement rien à voir puisque le problème des avortement clandestins était celui des risques qu’ils faisaient courir aux femmes en termes de santé. On se rend […]

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