A force de privilégier de manière dogmatique les partenariats avec la « société civile » et l’ « ouverture sur le monde », l’école de la République, avec l’approbation enthousiaste des autorités, devient un terrain de jeu pour les associations et lobbies de toutes sortes.

Un tract pour le moins incongru a été diffusé dans plusieurs communes de la périphérie du Mans (Sarthe) en avril 2015. Il a été inséré dans les cahiers de liaison des élèves d’une école maternelle et des affiches ont été apposées dans les locaux. Il y était précisé que, les 28, 29, 30 avril et le 02 mai 2015, l’association Né Sens organisait diverses manifestations à l’occasion de la Journée de la Non Violence Éducative. Au menu, comme indiqué au verso du tract, la projection d’un film sur la violence éducative, des ateliers de jeux coopératifs, une table ronde « Comment faire preuve d’autorité sans fessées ni punitions ? » et un échange entre parents autour de « PEPS, le magazine de la parentalité positive ».

Troublé par l’intitulé étrange « Après l’abolition de la torture et de la peine de mort, l’abolition de la violence éducative », le directeur d’une école maternelle a refusé, dans un premier temps, de distribuer le tract. Il a contacté sa hiérarchie et l’Inspectrice de l’Éducation nationale (responsable du secteur Le Mans Nord) lui a demandé de s’exécuter, en arguant du fait qu’elle avait eu un entretien avec une dirigeante de l’association Né Sens. D’autre part, la mairie de Sargé-Lès-Le Mans (dont dépend l’école) a donné son accord pour que le tract soit diffusé auprès des élèves et des parents, ce qui fut donc fait. Le R.A.M.P.E (Relais Assistantes Maternelles Parents Enfants), structure dépendant des mairies de Sargé-Lès-Le Mans, Yvré l’Évêque et Champagné s’est associé à Né Sens pour la promotion et la diffusion du tract.

Intrigué, je me suis rendu à la réunion d’« échanges entre parents autour de PEPS, le magazine de la parentalité positive » à l’Espace Scélia, salle dépendant de la mairie de Sargé-Lès-Le Mans. La réunion était animée par deux responsables de l’association Né Sens, dont une certaine Dorine, qui s’est présentée comme une adepte de l’éducation bienveillante mais aussi comme organisatrice de « rituels ». Après deux heures d’échanges qui m’ont appris que l’homme est naturellement bon, qu’il ne faut pas forcer les bambins à se laver les dents et que les neurosciences ont prouvé que les fessées détruisent le cerveau des enfants, nous nous séparâmes la mort dans l’âme. Tout de même troublé par cette histoire de rituels, j’entrepris la prénommée Dorine afin de savoir ce qu’elle entendait par là. Elle me répondit qu’en effet, elle organisait bel et bien des rituels, notamment pour célébrer les premières règles des adolescentes et que la chose était bien utile car « de nos jours, les jeunes filles ne se respectent plus ». J’en profitai aussi pour consulter des exemplaires de PEPS, « le magazine de la parentalité positive », notamment un article de quatre pages (numéro 10, printemps 2015) qui explique tranquillement que les auteurs des attentats de janvier 2015 à Paris ne sont que les victimes d’une éducation inappropriée ; « Des drames ont marqué leurs jeunes années et formé dans leur psychisme ce que l’on nomme aujourd’hui une mémoire traumatique » (un ancien numéro explique pareillement l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 par l’enfance difficile de George W. Bush).

La spiritualité low-cost

http://www.amour-et-chatiments.com
Affiche De « Amours et Châtiments », film documentaire de Michel Meignant et de Màrio Viana.

De retour chez moi, j’ai consulté le site de l’association Né Sens dans l’espoir d’en apprendre plus sur l’éducation positive, les rituels de purification et la chimie du cerveau.

La page d’accueil indique que Né Sens est une association loi 1901 qui « a pour but d’accompagner les parents et d’échanger autour de la périnatalité et de la parentalité ». Curieusement, les premiers onglets s’intitulent « Présentation » et « Statuts » mais juste en dessous, le troisième onglet porte le titre inattendu « Qui suis-je ? » et nous amène directement sur une photo et une biographie de Dorine avec son numéro de portable et une adresse mail (celle de l’association).

Mais l’œil est immédiatement attiré par un quatrième onglet intitulé « tarifs des prestations ». On y apprend que l’« organisation d’un blessing way seul » coûtera 50 euros aux adhérents de l’association et 60 aux non adhérents mais qu’en revanche un « Accompagnement Non Médical à la naissance par une Doula » est un peu plus onéreux puisque l’« Accompagnement complet » coûte 450 euros. On ne décrira pas tout le catalogue de propositions mais on y trouve aussi, notamment, des massages pré et post natal (avec un forfait de 5 massages pour 250 euros), ou un « Soin Rebozo » à 100 euros (120 pour les non adhérents). Déjà considérablement alléché par cette gamme de services (payants), je me précipite sur un nouvel onglet intitulé « Célébrations de la féminité ». Il y est à nouveau question de Blessing Way mais aussi de Tentes Rouges et même de Rite de Ménarche.

Prévoyant sans doute qu’un visiteur béotien pourrait être désarçonné par ces vocables inusités, le site de l’association prend soin de lui communiquer toutes les informations nécessaires à un éventuel achat éclairé.

Les Tentes Rouges ? Elles « ont sûrement existé depuis toujours et dans toutes les cultures, un espace, un temps où les femmes se retiraient du monde au moment de la Nouvelle Lune et de leurs règles ». C’est effectivement beaucoup plus clair mais, tout de même, dans quel but devrait-on se retirer du monde au moment de la Nouvelle Lune ? Eh bien tout simplement parce que « Les femmes savaient que leurs Lunes leur apportaient de la clairvoyance. A ces moments elles rentraient pleinement en contact avec la Femme Sacrée. ». Bah oui.

Le rite de Ménarche ? Né Sens/Dorine est assez cryptique sur la question mais indique que ce rite, pratiqué par les indiens Navajo, peut aussi se nommer « Célébration de la première lune, des premiers sangs ou fête rouge » et ajoute qu’il s’agit là de « Tant de noms que nous pouvons donner au rituel qui consiste à célébrer les premières règles. ». De là à penser que la chose se déroule dans une Tente Rouge…

Le Blessing Way ? Il s’agit d’« une fête ou rituel organisé en l’honneur de la future maman. C’est un rituel qui vient des Indiens Navajo d’Amérique du Nord » (encore !) « pouvant être organisé pour protéger une jeune fille au moment de la puberté, ou bien un jeune homme partant en guerre, ou encore pour une femme enceinte avant son accouchement. ».

Et le Soin Rebozo, alors ? Ne me dites pas que c’est un rituel des indiens Navajo ou je fais un malheur ! Non, qu’on se rassure, « C’est un soin qui nous vient du Mexique, donné par des femmes pour une autre femme. » consistant en un « enveloppement/resserrage du corps avec le rebozo en sept points clés du corps », étant entendu que « Ce soin est un rituel de passage d’un état à un autre ».

Au fait, qu’en est-il de la Doula à 450 euros ? « La doula ou accompagnante est disponible pour le couple dès la grossesse, pendant l’accouchement et après la naissance. » pour un accompagnement strictement « non médicalisé ». Et non, ce n’est pas cher du tout puisque « Des essais cliniques randomisés sur le soutien émotionnel et physique pendant le travail ont démontré de multiples avantages ».

Il va de soi que toutes ces merveilleuses prestations payantes peuvent être obtenues en contactant… Dorine.

L’Inspectrice de l’Éducation nationale qui a recommandé la distribution du tract dans une école maternelle n’a pas répondu à nos demandes d’éclaircissements sur les activités de l’association Né Sens et sur ses méthodes innovantes de démarchage dans les écoles. Le R.A.M.P.E nous a demandé ce qui motivait notre curiosité et n’a pas répondu à nos questions. Les mairies concernées n’ont pas donné suite à nos demandes ou bien ont déclaré ne pas être au courant.

Au-delà de l’anecdote, cette incursion dans les écoles d’une association à la démarche ambiguë, au discours pour le moins discutable et s’adonnant à des pratiques commerciales doit nous alerter sur les conséquences concrètes de ce qu’il est convenu d’appeler « l’ouverture de l’école sur le monde ». Dans de très nombreux établissements scolaires, partout en France, des groupes, associations et individus aux motivations ou à l’idéologie discutables obtiennent l’aval des autorités municipales et des représentants locaux de l’Éducation nationale pour intervenir auprès des élèves sans que des procédures de contrôle sérieuses soient mises en œuvre. On n’ose pas imaginer que l’Inspectrice de l’Éducation nationale ait pu autoriser l’intervention de l’association Né Sens après avoir consulté son site mais on ne comprend pas non plus comment elle a pu donner cette autorisation sans avoir préalablement examiné ce site.

 

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