L’islam ne serait pas une religion mais il faudrait le combattre à la fois au nom de la laïcité et du judéo-christianisme.

Quand les esprits abandonnent la rationalité pour plonger dans la folie douce, on en voit d’abord les signes dans une subversion du langage. Il est remarquable que les polémiques sur l’islam produisent dans le débat public un nombre incroyable de phrases littéralement délirantes. On a subi pendant longtemps (et cela continue) le célèbre « Tout cela n’a rien à voir avec l’islam » à propos des attentats islamistes. Mais les délires langagiers des « défenseurs » de l’islam sont désormais sévèrement concurrencés par les absurdités rhétoriques de ses adversaires. Le point intéressant, et inquiétant, est que ce ne sont plus seulement des agressions verbales émanant d’excités à la Fdesouche que l’on entend et que l’on lit, mais des affirmations péremptoires émanant de gens intelligents.

Une nouveauté dans le délire : l’islam n’est pas une religion

Ainsi, dans un article pour Le Point, JeanPaul Brighelli, qui est tout sauf un imbécile, nous entretient-il des Lettres persanes de Montesquieu et du Burkini et en profite pour asséner cette phrase aberrante : « l’islam, qui n’est pas une religion, quoi qu’en disent ses sectateurs, mais un projet politique. ». On remarquera le « quoi qu’en disent ses sectateurs » qui, littéralement, indique que selon Brighelli on ne doit tenir aucun compte de ce que les musulmans disent de leurs propres croyances. Une tournure de pensée très surprenante chez quelqu’un qui fustige par ailleurs (à raison) la propension de certains sociologues à partir du principe que les individus ne savent ni ce qu’ils font ni ce qu’ils pensent (Emmanuel Todd, par exemple).

Nous avons donc maintenant affaire à un pugilat entre, d’un côté, des gens qui soutiennent que les attentats commis au nom d’une religion appelée islam n’ont rien à voir ni avec la religion en général ni avec l’islam en particulier, et de l’autre côté, des gens qui proclament que la religion appelée islam n’est pas du tout une religion. Et on se plaint ensuite de la confusion des esprits.

La triste vérité est que des intellectuels finissent par donner raison aux professionnels de la paranoïa victimaire façon CCIF (Collectif contre l’Islamophobie en France) et qu’on peut malheureusement désormais parler d’un camp islamophobe en France (ce qui valide du même coup ce terme très confus d’islamophobie). Dire en effet que l’islam n’est pas une religion mais un projet politique (totalitaire, évidemment), c’est insulter directement tous les musulmans du monde en les traitant, ou bien d’hypocrites feignant d’incarner des croyances religieuses alors qu’ils seraient des militants politiques, ou bien de crétins croyant sincèrement adhérer à une religion alors qu’ils seraient les marionnettes d’un projet profane.

Dès lors, toutes les déclinaisons possibles de cet affrontement aussi fatal qu’absurde entre islamophiles et islamophobes (et pourquoi diable faudrait-il être l’un ou l’autre ?) se déploient en toute bonne conscience délirante : les uns glapissent que l’islam est une religion de paix tandis que les autres éructent que c’est une religion de guerre (l’islam n’est bien entendu ni l’un ni l’autre ou les deux conjointement) ; les uns que les musulmans sont victimes d’un racisme d’État (depuis quand existe-t-il une race musulmane ?), les autres que les musulmans forment une cinquième colonne de traîtres à la nation (faut-il rappeler le nombre de musulmans qui servent loyalement la France dans l’armée et la police?) ; les uns que le voile et la burka ne sont que des ornements vestimentaires (la religion réduite au folklore comme chez Edwy Plenel), les autres que l’islam se définit structurellement par une haine des femmes (en oubliant l’ambivalence à la racine de toute tentative de circonscrire le féminin dans l’espace social).

Importer le conflit israélo-palestinien en France, un sommet d’irresponsabilité

Depuis peu, cette confusion est redoublée par une tentative totalement irresponsable, de la part d’un certain nombre de personnalités de droite, d’instrumentaliser le conflit israélopalestinien pour en faire une arme de guerre idéologique contre l’islam en France. On quitte alors le simple manque de rigueur pour entrer dans l’escroquerie intellectuelle criminelle. Ces dernières semaines, on a entendu de manière lancinante une petite musique consistant à indiquer qu’Israël devait servir de modèle à la lutte anti-terroriste (C dans l’air, par exemple, a consacré une émission entière à cette question), affirmation vite transformée en l’idée qu’Israël devait servir de modèle à la lutte contre l’islamisme en France.

Quelques exemples choisis parmi tant d’autres. Ivan Rioufol (journaliste au Figaro) déclare le 13 août : «islamistes et nazis furent alliés durant la 2e guerre. Le grand mufti de Jérusalem, ami d’Hitler » et « Dans la guerre contre l’islam totalitaire, Israël peut être un exemple et doit être un allié », puis le 15 : « la gauche pacifiste et antiraciste fut le socle de Vichy. Le choix est encore : résistance ou collaboration ». On soulignera à ce propos le stigmate du semi-intellectuel : délirer idéologiquement sur des semi-vérités. William Goldnadel (éditorialiste à Valeurs Actuelles et au Figaro) affirme le 15 août, à propos de l’arrêté « anti-burkini » du maire de la ville corse de Sisco : « Le peuple corse est tolérant : il l’a prouvé en protégeant les juifs. Mais il est donc aussi intransigeant. ». Mais enfin, quel rapport ? Dans un mimétisme pathétique, les thuriféraires de la droite dure reprennent donc à leur compte les références aussi obsessionnelles qu’inappropriées à la seconde guerre mondiale qui étaient autrefois le triste apanage de la gauche anti-raciste. Désormais, à ceux qui s’obstinent à nous faire croire que les musulmans français de 2016 sont les juifs de 1940 s’opposent ceux qui veulent instiller l’idée tout aussi stupide que les musulmans français de 2016 et leurs soutiens seraient les fascistes et pétainistes de 1940.

Dire que la France doit prendre Israël pour modèle, c’est enfermer, non seulement les musulmans mais aussi les juifs Français dans leur appartenance confessionnelle et, là aussi, les isoler du corps de la nation.

Un autre versant de l’amalgame se formule en termes religieux dans l’insistance de certaines personnalités de droite (de Nadine Morano à Nicolas Sarkozy) à glorifier un mystérieux « judéo-christianisme », manière subtile (si on peut dire) de répandre l’idée que juifs et chrétiens seraient inéluctablement alliés contre les musulmans (en passant par pertes et profits des siècles d’anti-judaïsme chrétien). Les députés du parti Les Républicains, Eric Ciotti et Guillaume Larrivé, ont largement médiatisé un voyage en Israël destiné, selon eux, à étudier les méthodes anti-terroriste qui y sont en  vigueur. Leurs déclarations, et celles de leurs partisans, ont très clairement exprimé le glissement de la rhétorique anti-terroriste à la formulation d’une guerre de civilisation entre un bloc judéo-chrétien et un bloc musulman (ce qui est d’ailleurs très exactement la vision du monde des intégristes musulmans). Ceci peut s’exprimer aussi bien par des phrases faussement explicites, « Israël est un exemple en matière de lutte contre le terrorisme, la France, qui a les mêmes ennemis, doit s’en inspirer. » (mais qui sont les ennemis exactement ? La France n’est en guerre ni contre le Hamas ni contre le Hezbollah, organisations par ailleurs incontestablement terroristes), que par des propos allusifs comme cette photo commentée par Eric Ciotti : « Survol en hélicoptère de Jérusalem berceau de l’humanité ». Étant donné que Jérusalem n’est en aucun cas le berceau de l’humanité, cette phrase factuellement idiote ne peut avoir qu’une fonction : indiquer que Jérusalem peut être perçue comme le berceau commun du judaïsme et du christianisme (mais pas de l’islam).

Sonner le tocsin de la guerre civile en faisant tout pour la provoquer

Quoi qu’on pense du conflit israélopalestinien, comment ne pas comprendre que la dernière des choses à faire est de l’introduire dans le débat français sur l’islam ou, plus largement, sur l’identité de la France ? L’antisémitisme est une réalité dans la société française (même si cela ne justifie pas de le débusquer partout comme le fait Bernard-Henri Lévy). L’attentat contre l’Hyper Cacher en janvier 2015 a montré (après les effroyables meurtres commis par Mohammed Merah) que cet antisémitisme peut encore tuer, aujourd’hui, en France. Par ailleurs, l’imaginaire de la Palestine travaille à des degrés divers la population musulmane française (avec la complicité active de groupuscules bien organisés comme l’association racialiste Les Indigènes de la République ou les Nationaux Socialistes d’Égalité et Réconciliation).

On doit faire preuve d’une totale intransigeance vis-à-vis de cet antisémitisme mortifère en pleine résurgence. Mais cette intransigeance implique aussi qu’on ne joue pas avec le feu en amalgamant, par opportunisme ou par bêtise, le conflit israélopalestinien et la question de l’islam en France. Tout le monde sait très bien, à moins de faire preuve d’une mauvaise foi abyssale, que le conflit israélopalestinien n’est pas originellement religieux mais territorial. Ce n’est qu’au fil du temps, à la faveur du pourrissement de la situation, que la dimension religieuse est devenue centrale en débouchant sur la tragique confrontation actuelle entre les intégristes palestiniens du Hamas et les fanatiques de l’extrême droite religieuse israélienne. Veut-on voir cela en France ? Le « meilleur » moyen de susciter la même impasse est de saturer le débat français de références au conflit israélopalestinien. Comme d’habitude, les militants aveugles de la gauche française pro-palestinienne et de la droite française pro-israélienne s’entendent à merveille pour créer dans le pays les ferments de la guerre civile qu’ils ne cessent par ailleurs de prétendre vouloir conjurer.

La situation de la France est extrêmement préoccupante. L’analyse de l’histoire nous apprend que, particulièrement dans les périodes de tension, une dialectique s’instaure entre les phénomènes sociaux réels et les mots qu’on choisit pour en rendre compte. Il existe bel et bien dans notre pays des logiques communautaires identitaires susceptibles de déboucher sur la violence. Les mots ne créent pas de toutes pièces ces phénomènes mais ils les renforcent jour après jour quand on s’entête à formuler les problèmes en des termes qui ne peuvent aboutir qu’à renforcer les logiques d’isolement de groupes antagonistes. Dire que les musulmans sont tous des victimes de la discrimination ou affirmer qu’ils sont des agents de subversion de la société française c’est, dans un cas comme dans l’autre, les instituer en catégorie à part ne pouvant s’intégrer au reste de la communauté nationale. Dire que la France doit prendre Israël pour modèle, c’est enfermer, non seulement les musulmans mais aussi les juifs Français dans leur appartenance confessionnelle et, là aussi, les isoler du corps de la nation.

La France présente historiquement une assez forte prédisposition à la guerre civile pour ne pas en rajouter dans l’entreprise délétère de fractionnement belliciste du peuple Français.

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