Une alliance tactique se met en place entre chrétiens et musulmans pour tenter d’introduire un délit de blasphème en France au nom du respect de la dignité de l’individu. A la méfiance voire à l’hostilité envers un concurrent encombrant et dynamique se superpose, chez un certain nombre de chrétiens, la tentation opportuniste de se ranger aux arguments des musulmans militant pour une nouvelle visibilité de la religion et une prise en compte de la sensibilité religieuse par les pouvoirs publics.

Certes, les religions monothéistes défendent de longue date des positions communes sur des questions comme l’euthanasie ou l’avortement mais, en ce qui concerne la liberté d’expression, le catholicisme comme le protestantisme affichaient ces dernières années une indulgence bonhomme, toute christique, envers les railleries des mécréants. Il n’en va plus de même depuis l’assassinat des journalistes de Charlie et on peut même dire que les musulmans et les chrétiens sont en train de se mitonner leur « esprit du 11 janvier » bien à eux.

Le respect de la dignité, nouveau visage de la censure

Cette offensive des croyants se formule dans le langage de l’époque, démocratique, individualiste et égalitariste.

On ne réclame jamais le rétablissement de la censure mais on appelle chacun à faire preuve de responsabilité. On prône donc l’autocensure et on est entendu si on en croit la multiplication d’annulations d’événements culturels et artistiques depuis janvier, annulations dictées moins par l’exercice sourcilleux d’une responsabilité citoyenne que par la peur de se prendre une balle.

De même, on n’exige pas des privilèges pour une communauté (musulmans ou chrétiens), on défend ardemment le respect des sensibilités religieuses dans le but fort louable de ne pas heurter, choquer ou humilier qui que ce soit. Ainsi, le théologien protestant Olivier Abel s’est-il inquiété, dans le journal La Croix, du fait que « nos sociétés ont déployé une grande sensibilité aux violences, mais une grande insensibilité aux humiliations, moins mesurables, mais dont les effets se font sentir à long terme ». Il est pourtant pour le moins discutable de caractériser nos sociétés par une insensibilité à l’humiliation quand on voit chaque semaine se constituer une nouvelle association se donnant pour objet de défendre la dignité des femmes, des homosexuels, des descendants d’esclaves ou des ostréiculteurs fils et filles de déportés.

Pierre Bourdieu, nouvelle idole des bigots

De manière générale, les analyses de l’attaque contre Charlie-Hebdo émanant de personnalités ou d’organisations religieuses prennent majoritairement la forme d’un étrange raisonnement bancal, syllogisme post-moderne que l’on pourrait nommer le « ça n’a rien à voir mais enfin bon tout de même c’est pareil ». Après avoir solennellement condamné toute violence exercée au nom de la religion, nos modernes casuistes enchaînent imperturbablement en expliquant que se moquer de la religion, ce n’est certes pas comparable au terrorisme ou au meurtre mais qu’il s’agit tout de même d’une forme de violence et d’agression intolérable à l’égard des croyants. Pour un peu, le Comité contre l’islamophobie en France et la Conférence des évêques de France s’introniseraient disciples de Bourdieu et contempteurs de la violence symbolique. Le théologien catholique François Boesplug, dans un élan de solidarité vis-à-vis des opprimés quasi marxien, déclare ainsi, toujours dans La Croix, « Bien des opinions et impressions sincères (qui ne sont pas automatiquement des « vérités ») sont blessantes, surtout pour ceux qui n’ont pas intellectuellement les moyens de se défendre ». Les terroristes et les assassins sont donc inexcusables mais les moqueurs, critiques et pamphlétaires sont bel et bien coupables d’insensibilité inhumaine voire de sadisme pervers.

On remarque enfin chez les défenseurs d’une « liberté d’expression ordonnée » (généralement favorables dans le même temps à une « laïcité ouverte ») une propension à réactiver la vision holiste de la société mais toujours indirectement, par le biais de remarques et d’images accréditant l’idée que la société serait une grande famille dans laquelle chacun devrait subordonner l’expression de son individualité aux intérêts du groupe. Le même François Boesplug souligne ainsi que « la vie (de couple, de groupe, de paroisse, de communauté religieuse, d’entreprise, de parti politique, etc.) n’est possible qu’au prix d’autocensures consenties, calculées et/ou aimantes, quasi quotidiennes ».

On conçoit certes assez bien qu’il n’est pas forcément heureux de rappeler à pépé, entre le fromage et la tarte aux pommes, qu’il a frappé mémé toute sa vie mais on ne voit pas bien le rapport avec la question du débat démocratique et de la controverse intellectuelle, à moins de considérer que la confrontation d’idées devrait se résumer à des échanges lénifiants sur le temps qu’il fait et le prix de la botte de carottes.

De ce point de vue, on peut relever l’intervention très significative du pape François qui a déclaré : « Chacun a non seulement la liberté, le droit, mais aussi l’obligation de dire ce qu’il pense pour aider au bien commun. Il est légitime d’user de cette liberté mais sans offenser ».

On peut d’abord se demander au nom de quoi la liberté d’expression devrait être subordonnée au bien commun et ce d’autant plus que la finalité des discussions publiques est précisément, dans de nombreux cas, de parvenir in fine à dégager un bien commun. Affirmer que la liberté d’expression doit être canalisée a priori dans les limites d’un bien commun préalablement défini revient ni plus ni moins à recommander une censure préalable, non seulement des idées mais des sujets traités et, comme toujours, la question qui se pose alors est : qui va définir a priori le champ de la discussion acceptable car utile au bien commun ?

Le pape, adepte de la baston

D’autre part, affirmer la légitimité de la liberté d’expression en posant immédiatement comme condition l’interdiction d’offenser qui que ce soit revient à considérer que l’on peut tout dire à condition de ne rien dire. Et le souverain pontife de poursuivre par une déclaration sidérante, tout comme furent sidérantes les réactions enthousiastes qu’elle a suscitée, sur le mode « Décidément, il est trop cool ce pape, so charming ». François nous informe donc que « si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision », « Il y a tant de gens qui parlent mal des autres religions, les tournent en dérision, font un jouet de la religion des autres : ce sont des gens qui provoquent ».

Voilà donc la plus haute autorité spirituelle catholique qui justifie clairement la violence et, après tout, y-a-t-il une différence de degré ou de nature entre un coup de poing et une rafale de kalachnikov ? On arguera que le pape a voulu exprimer sa pensée sur un mode facétieux mais on lui rétorquera alors que les humoristes, même du dimanche, doivent avoir le sens des responsabilités et savoir pratiquer des autocensures consenties, calculées ou aimantes. On remarquera aussi que si la liberté d’expression doit être bornée au point de s’interdire de provoquer ou de tourner en dérision qui que ce soit, les sketchs de Fernand Raynaud feront bientôt figure de manifestations paroxystiques du trash.

On pourrait aussi se demander ce qu’il en est du respect dû à la sensibilité des athées et agnostiques, c’est-à-dire la majorité de la population française, qui endurent stoïquement, semaine après semaine, des déclarations publiques enflammées sur la noblesse de la foi, les religions fondamentalement porteuses d’amour et de paix et autres fariboles de catéchisme.

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