Il en va des mouvements musicaux comme des spots publicitaires. Sont-ils des témoignages hautement révélateurs des glissements tectoniques de la société ou bien de simples épiphénomènes sans signification particulière ?

La question est encore obscurcie par la propension de tout un chacun à se focaliser sur les micro-événements qui semblent avaliser nos présupposés idéologiques ou nos obsessions. Depuis quelques temps, certains commentateurs glosent sur le développement d’un rap halal interprété comme le signe flagrant d’une islamisation de la société française, ou même comme une arme de la guerre culturelle que mènerait la cinquième colonne musulmane popularisée par le maire de Nice, Christian Estrosi. Il est probable qu’une infime partie des musulmans vivant en France verraient volontiers la loi coranique s’imposer dans le pays, au moins pour leurs coreligionnaires, par exemple sous la forme d’un code du statut personnel qui leur serait propre.

Il est par ailleurs incontestable qu’un nombre très important de « musulmans » français sont des non pratiquants qui fument comme des pompiers et se bourrent la gueule consciencieusement le samedi soir comme tout le monde. Que penser dans ce cas de la chanson Don’t Laïk de Médine qui a défrayé la chronique il y a quelque temps en prônant la polygamie et le port du voile et en se fixant un programme alléchant : « crucifions les laïcards » ? Ou du morceau collectif dans lequel le rappeur Nekfeu réclamait « un autodafé contre ces chiens de Charlie-Hebdo » (avant que les « chiens » en question aient été euthanasiés à la kalachnikov, depuis il a fait ses excuses comme un gentil petit garçon) ? En réalité, il n’y a pas forcément grand-chose à en penser, si ce n’est que nos rappeurs à barbe sont les enfants de leur époque.

Autrement dit, ce sont des publicitaires nés, ils aspirent à la reconnaissance et au succès à n’importe quel prix et ils craignent plus que tout de ne pas être à la mode. Or, ces temps-ci, l’islamisme est furieusement à la mode et la charia diablement sexy, si on en croit le nombre de converties françaises émoustillées par les joies du sadomasochisme. Dans un discours prononcé le 20 juillet, le Premier ministre du Royaume-Uni David Cameron, a d’ailleurs affirmé qu’il fallait rendre l’organisation Etat Islamique « moins glamour ».

L’idéalisme tue

Il semble en effet que la quête de sens et la critique d’un monde désenchanté entièrement voué à la jouissance matérielle se retournent contre leurs promoteurs. On entend depuis des années des intellectuels, des journalistes, des politiques, s’alarmer de la déshérence spirituelle de la jeunesse qui ne se verrait offrir par la société aucun idéal susceptible de donner un sens à l’existence. Eh bien, ils devraient se réjouir car l’idéal est de retour, la transcendance est tendance… et le meurtre aussi. Les outrances des rappeurs « islamistes » ne sont guère plus scandaleuses ou ridicules que celles des Sex Pistols qualifiant la démocratie anglaise de régime fasciste en 1977 ou le groupe Trust assimilant la police républicaine à une milice en 1979.

Seulement, les punks avides de bains de foule et de royalties chantaient leurs provocations en pleine guerre froide et on les imagine mal se prendre de passion pour le régime soviétique de l’envoûtant Léonid Brejnev. Il était d’ailleurs beaucoup plus simple (et beaucoup plus inoffensif) de se mettre une mignonne petite croix gammée à l’oreille. Nos rockeurs auraient pu toutefois rejoindre l’une des rébellions tiers-mondistes de l’époque ou des groupes terroristes comme la Fraction armée rouge mais ils s’en sont bien gardés, comme nos amis Médine et Nekfeu se garderont bien d’aller combattre en Syrie ou en Irak. Gageons donc qu’ils ne sont pour rien dans la vague de départs au Moyen-Orient de jeunes français (et françaises) que l’on peut comparer, à certains égards, aux engagements d’idéalistes dans les Brigades Internationales pendant la guerre civile espagnole de 1936-39. L’adrénaline, l’estime de soi, le sentiment d’être acteur d’un événement historique. Et s’il y a moyen par la même occasion de violer une nonne ou de s’en mettre plein les poches, pourquoi pas ?

Contrairement à ce qu’il est de bon ton de seriner, la chanson White Riot des Clash n’a eu aucun effet politique en Angleterre, pas plus que Pandi Panda de Chantal Goya n’a contribué au sauvetage du sympathique plantigrade. Il conviendrait par conséquent d’arrêter de s’étrangler d’indignation dès qu’un capitaliste aux dents longues qui a échoué dans ses études (définition standard du rappeur « gangsta ») décide de ramasser du fric en provoquant le bon peuple. Absolvons donc nos rappeurs islamo-caillera, et espérons qu’en retour leurs supporteurs d’extrême-gauche cessent de les présenter comme des intellectuels de haut vol.

Le réenchantement du monde, c’est bien joli, mais un bon boulot et un compte en banque bien garni préservent davantage des tentations de se faire sauter au milieu d’une bande d’infidèles. Tant que des pans entiers de la société française (définis géographiquement, socialement mais aussi, malheureusement, ethniquement) seront maintenus dans la précarité économique, le fondamentalisme islamiste restera diablement « glamour ». Avant de chercher à insuffler un supplément d’âme à notre jeunesse, nous devrions peut-être nous préoccuper de lui trouver du travail.

Le fondamentalisme musulman défend une conception du monde extrêmement virile. On peut s’en indigner mais on est aussi en droit de s’interroger sur cet aspect de l’attractivité de l’idéologie islamiste. Il pourrait s’agir, en partie, d’une réaction, certes hautement contestable, à l’entreprise effrénée de « dévirilisation » de la société à laquelle on assiste depuis une trentaine d’années en Europe, quelle que soit l’éventuelle légitimité de cette évolution. Car il est indéniable que les jeunes filles qui se voilent, souvent au grand désarroi de leurs parents, et le nombre important de converties doivent nous faire réfléchir sur les tenants et les aboutissants de la « libération » féminine. Après tout, si le slogan « Mon corps m’appartient » a un sens, il signifie aussi qu’une femme a parfaitement le droit de se voiler ou de porter la burka (même si on n’est pas obligé d’applaudir).

Il serait intéressant, et peut-être fructueux, de considérer l’islam et sa présence en France, non pas seulement comme un problème, mais comme une opportunité de repenser sans concession un certain nombre d’idées toutes faites, quitte à se prononcer in fine pour une attitude intransigeante vis-à-vis des revendications religieuses. Une femme libre et indépendante a-t-elle le droit de renier en toute conscience cette liberté et cette indépendance ? Quelle différence de nature y a-t-il entre un résistant idéaliste et un djihadiste fanatique ? Si les agriculteurs ont le droit de tout casser quand ils estiment ne pas recevoir assez de subventions, pourquoi les musulmans ne réclameraient-ils pas avec véhémence des repas halal partout (autrement dit, comment définir un groupe de pression légitime) ? Dans une culture contemporaine qui a fait de la provocation facile et de la dérision systématique l’alpha et l’omega de la liberté, pourquoi ne pourrait-on pas moquer la République, la Laïcité et la Démocratie ?

PS : Sinon, les services de renseignement signalent l’émergence et l’inquiétante montée en puissance d’un rap régionaliste particulièrement violent.

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