En décembre 2008, la directrice adjointe de la crèche associative Baby-Loup a été licenciée pour « faute grave » car elle refusait de retirer pendant ses heures de travail le voile qu’elle portait depuis son retour d’un congé parental. La direction de la crèche a justifié le licenciement en invoquant le règlement intérieur qui stipule que « le principe de la liberté de conscience et de religion de chacun des membres du personnel ne peut faire obstacle au respect des principes de laïcité et de neutralité qui s’appliquent dans l’exercice de l’ensemble des activités ». Après des recours en justice qui ont donné lieu à des décisions contradictoires, la Cour de cassation a tranché en 2014 en jugeant que le licenciement pour faute grave était justifié et ne constituait pas une discrimination religieuse. 

Le 10 août 2018, le Comité des droits de l’homme de l’ONU (qui n’est pas une instance de justice) s’est prononcé sur l’affaire en donnant tort à la France. Le Comité indique que « la restriction établie par la crèche et sa mise en œuvre constituent une restriction portant atteinte à la liberté de religion », analyse qui prend le contre-pied de celle de la Cour de justice de l’Union européenne, cette dernière ayant jugé en mars 2017 que les entreprises et association privées ont le droit d’inscrire dans leur règlement intérieur l’interdiction du port de signes religieux.

Mes deux grand-mères bretonnes sortaient avec un foulard (Edwy Plenel, journaliste)

Les polémiques liées à ce qu’on nomme « voile islamique » mettent en lumière les impasses et contradictions des sociétés démocratiques actuelles. En effet, ce qui ressort des affrontements autour de ce signe religieux, c’est que les « défenseurs » du voile peuvent très facilement invoquer les droits de l’homme et la liberté individuelle tandis que les « adversaires » du voile sont condamnés à des circonvolutions intellectuelles peu convaincantes car en contradiction avec la définition de la démocratie qui s’est peu à peu imposée ces quarante dernières années.

Les opposants au port du voile utilisent le plus souvent deux notions : la laïcité et l’égalité hommes-femmes. Pour ce qui est de la laïcité, on peut évidemment débattre de sa signification mais on ne peut pas en décréter une définition arbitraire pour les besoins de la cause. Historiquement, la laïcité renvoie à deux éléments : la liberté de conscience et la séparation des Églises et de l’État. Certains apôtres du laïcisme semblent oublier que la notion de laïcité est censée garantir les droits des non croyants mais aussi des croyants. 

Les débats autour de la loi de 1905, et le compromis auquel ils ont abouti, l’ont clairement affirmé : laïcité signifie liberté de croire et de ne pas croire, liberté de quitter une religion ou d’en changer et aussi liberté de manifester ses croyances ou son absence de croyances. De ce point de vue, le port d’un signe religieux (qu’il soit musulman, chrétien, juif ou autres) n’est en rien une entorse à la laïcité, il est plutôt pleinement garanti par celle-ci comme un droit individuel. Au-delà de la laïcité, les droits de l’homme et les principes démocratiques de la société française actuelle paraissent valider aussi bien le port d’un signe religieux que le port d’un tee-shirt « I fuck god » ou d’un badge « Ni dieu ni maître ». La laïcité stipule que l’État ne doit pas être confessionnel, pas que la population doit être athée ou agnostique.

Je m’inquiète d’un voile porté comme un étendard politique (Manuel Valls, politicien)

Pour ce qui est de l’égalité hommes-femmes, rappelons d’abord qu’elle n’a strictement rien à voir avec la notion de laïcité. Les deux idées sont souvent associées, à tort car la séparation des Églises et de l’État est un concept qui ne dit rien des rapports entre les sexes au sein de la société. Si certains « défenseurs » du voile font preuve d’une grande mauvaise foi en prétendant que ce signe religieux n’est pas le symbole d’une représentation de la femme comme étant inférieure à l’homme, il n’en reste pas moins vrai que, en tant que signe d’appartenance à la religion musulmane, le voile n’est pas en lui-même une contestation du principe de laïcité. 

Certains « adversaires » du voile prétendent qu’il est impossible qu’une femme choisisse librement de se voiler, pétition de principe évidemment démentie par les faits puisqu’il est hors de doute qu’un individu, homme ou femme, peut parfaitement décider de s’aliéner (à la religion ou à autre chose). On se trouve donc ici face à une contradiction entre la liberté individuelle et un principe, l’égalité hommes-femmes, qui n’en découle pas naturellement. La réalité est qu’une femme peut parfaitement considérer librement qu’elle est inférieure aux hommes, quoi qu’on pense de la pertinence de cette conviction.

Le voile n’est pas incompatible avec le féminisme (Rokhaya Diallo, militante)

Il faut en fait faire intervenir, non pas deux mais trois éléments pour saisir la complexité du problème : l’Individu, l’État mais aussi la Société. Si on ne considère que les deux premiers éléments, l’individu et l’État, la question des signes religieux est relativement facile à trancher : l’individu a le droit de porter n’importe quel signe religieux dans l’espace public (expression qui, rappelons-le, ne signifie pas espace dépendant de l’État mais, au contraire, espace appartenant à tout le monde) mais les agents de l’État (pas les citoyens en tant que tels) doivent être religieusement (et politiquement) neutres. La situation se complique considérablement quand on envisage la notion de Société et, en réalité, toutes les polémiques de ces dernières années (voile, burkini, repas halal, etc) reposent sur la problématique conjonction des droits de l’individu et des prérogatives de la société.

« Féminisme musulman », formule quelque peu oxymorique (Laurent Joffrin, journaliste)

Si on estime que la société n’est rien d’autre que la juxtaposition en un lieu donné (la France, par exemple) d’un ensemble d’individus disparates, alors les deux principes fondamentaux de régulation des rapports entre les personnes sont le contrat et la liberté absolue de l’individu tant qu’il ne nuit pas directement à autrui. Cette conception libérale est parfaitement défendable et elle caractérise d’ailleurs l’évolution des société européennes depuis une trentaine d’années. Dans ce cadre, rien ne s’oppose à ce que les individus arborent des signes religieux mais rien ne s’oppose non plus à ce qu’un chef d’entreprise stipule avant embauche que ses employés n’ont pas le droit de porter des signes religieux au travail. Il dépend alors de chaque individu de signer ou de ne pas signer un contrat de travail comportant cette clause restrictive. 

La décision du Comité des droits de l’homme de l’ONU ne s’inscrit pas dans ce cadre puisqu’elle semble affirmer un droit absolu de l’individu à exposer son appartenance religieuse dans tout contexte (« la restriction établie par le règlement intérieur de la crèche et sa mise en œuvre constituent une restriction portant atteinte à la liberté de religion »). Cette décision n’est donc pas inspirée par la philosophie libérale exposée précédemment puisqu’elle limite considérablement la notion de contrat et méconnaît les droits individuels de l’employeur. D’ailleurs, seul l’État pourrait garantir, par la loi, la libre expression des convictions religieuses au travail, ce que recommande de fait le Comité de l’ONU en sommant l’État français de prendre des mesures afin d’empêcher qu’un cas de « violation de la liberté religieuse » comparable à celui de la crèche Baby-Loup se reproduise. Il est assez simple de comprendre l’impasse à laquelle aboutirait ce principe de liberté absolue d’expression religieuse. Un employeur se verrait dans l’impossibilité d’interdire, par exemple, à ses employés sikhs de porter un poignard pendant leurs heures de travail.

La laïcité, c’est la liberté de porter le voile ou de ne pas le porter (Jean-Louis Bianco, président de l’observatoire de la laïcité)

On peut aussi estimer que la société est autre chose que l’ensemble des individus qui la composent. Cette idée est souvent exposée (en employant souvent indifféremment les mots Société, Culture et Civilisation) mais très rarement précisée car elle est en réalité éminemment problématique. Car si la société est une entité différente et supérieure à la somme des individus, qu’est-elle exactement et qui en décide ? Ce qui est sûr, c’est que dans ce cas la liberté individuelle ne saurait être absolue. La société, instance supérieure, serait habilitée à forcer un individu à faire ce qu’il ne veut pas faire ou à ne pas faire ce qu’il voudrait faire (porter un signe religieux, par exemple). 

On a inventé une solution originale à ce problème : la démocratie. La raison d’être de ce système politique est précisément d’incarner cette fantomatique société qui surplomberait les individus. Solution bancale, bien sûr, puisque la volonté générale de Rousseau n’existe pas et que, par conséquent, le choix du « peuple » ne peut être que la décision d’une majorité contre une ou des minorités. Toutefois, même bancale, la solution démocratique a l’avantage non négligeable de régler les différents d’intérêts et de convictions entre les individus autrement que par la guerre civile. 

La seule autre solution est la dictature, quelle que soit sa forme, qui exprime toujours les intérêts ou les convictions d’une minorité. L’un des points aveugles de la démocratie est donc la possibilité d’une « dictature de la majorité » qui violerait les « droits » de la ou des « minorités », les guillemets étant nécessaires car tous ces termes sont couramment employés sans être définis (or, ce n’est pas si simple. Par exemple, comment définit-on rigoureusement une minorité et en quoi le fait d’appartenir à une minorité devrait-il conférer à un individu des droits spécifiques ?). 

La France a enfin trouvé un problème à sa mesure : le foulard sur la tête de quelques jeunes filles (Alain Badiou, philosophe)

D’où l’encadrement de la « volonté populaire » (en fait les décisions de la majorité) par un ensemble de lois censées garantir les droits individuels c’est-à-dire les droits de la minorité (celle qui perd les élections). C’est à ce stade que nous retrouvons l’affaire Baby-Loup. Et une nouvelle impasse : qui décide des limites de la volonté populaire ? Si c’est le peuple lui-même, c’est-à-dire la majorité, on retrouve le risque de « dictature de la majorité » sur les minorités. Si ce sont des instances non élues (par exemple des juges ou les « experts » du Comité des droits de l’homme de l’ONU), on est en contradiction flagrante avec le principe démocratique. Dans le cas de l’affaire Baby-Loup, la question est : qui est habilité à décider si une femme peut porter le voile pendant ses heures de travail ? Certains répondraient : le Droit. Mauvaise réponse qui, au lieu de répondre au problème, ne fait que l’éluder. Car la question est précisément de savoir qui décide du Droit et de son interprétation.

Aucune société n’est laïque spontanément (Régis Debray, médiologue)

Imaginons un référendum sur la question : doit-on interdire tout signe ou toute pratique (par exemple la prière) religieux sur le lieu de travail ? Le recours au référendum est parfaitement conforme au principe démocratique. Mais si le « peuple » (la majorité) répondait « Oui » à 51% , on ne manquerait pas de contester cette décision au nom des droits individuels ou des droits des minorités (ce qui en l’occurrence reviendrait au même). L’affaire Baby-Loup n’est qu’un exemple parmi quantité d’autres de ce nœud de contradictions entre volonté majoritaire et droits des minorités. D’ailleurs, ce qu’on appelle à tort ou à raison la « vague populiste » en Europe renvoie très précisément à ce problème. Ce que l’on reproche à la Pologne, à la Hongrie, à l’Italie, c’est le fait que les gouvernements de ces pays prennent des mesures (sur la Justice ou l’Immigration notamment) qui bénéficient du soutien de la majorité de la population mais qui sont considérées par leurs adversaires comme contraires à des principes supérieurs (indépendance du système judiciaire, accueil des migrants). Il en va de même quand on conteste une décision d’interdiction du port du voile au travail (interdiction approuvée par une majorité de Français) au nom d’un principe jugé supérieur, en l’occurrence la liberté religieuse.

Je ne crois pas à la démocratie, ce curieux abus de la statistique (Jorge Luis Borges, écrivain)

On ne résoudra pas le problème en considérant chaque situation séparément car alors chacun se prononce au cas par cas selon ses préférences partisanes ou subjectives, quitte à se contredire sur les principes. On n’arrivera à rien en continuant à se demander si on est pour ou contre le port de signes religieux dans telle ou telle situation. Il faut préalablement traiter le problème extrêmement complexe qui est la question au fondement de toute pensée et de tout système politique : qui décide ? Il faut s’atteler à un travail rigoureux de redéfinition de la démocratie, tâche autrement plus difficile et urgente que la pulsion subjective consistant à se déclarer pour ou contre le voile.

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