Nabil Mouline retrace dans un ouvrage à la fois précis et limpide l’histoire de la notion de califat depuis le prophète Muhammad jusqu’à l’Etat islamique.

Le Califat, Histoire politique de l'Islam de Nabil MoulineFlammarion nous aura gâté en 2016 en publiant en poche à la fois l’excellent livre d’Adrien Candiard, Comprendre l’islam, et le non moins réussi Le Califat, histoire politique de l’islam, de Nabil Mouline. Adrien Candiard explore avec une grande acuité les ressorts spécifiquement religieux du phénomène actuel de radicalisation de l’islam sunnite. Nabil Mouline décrit les mécanismes proprement politiques et sociaux qui ont présidé à la naissance et au développement de la notion de Califat que les mouvements djihadistes contemporains essaient de préempter.

Le livre s’ouvre sur une citation d’Abû alHasan alAsha’arî, théologien du Xe siècle : « La plus grande source de discorde au sein de l’umma est le califat. Jamais principe religieux n’a fait couler tant de sang en islam. ». Les huit chapitres passionnants du livre de Nabil Mouline vont expliciter cette déclaration en retraçant l’histoire de la notion de Califat depuis la mort du prophète de l’islam jusqu’à la proclamation du califat à Mossoul en 2014 par l’Etat islamique.

Tout commence par un épineux problème de succession quand « Muhammad disparaît en 632 sans laisser de descendant mâle ni désigner un successeur, et sans préconiser un mode d’administration de la communauté embryonnaire. ».

Entre 632 et 661, quatre compagnons du prophète Muhammad vont se succéder à la tête de la communauté des croyants. Cette période très riche en événements va voir la naissance de l’empire musulman mais aussi les premières guerres civiles qui vont déchirer cet empire. C’est aussi au cours de cette période que va être élaborée et mise en place l’institution du califat, que l’auteur identifie comme une monarchie théocratique où les monarques musulmans « prétendent non seulement être directement investis par Dieu, mais également entretenir des relations privilégiées avec Lui ». Toutefois, dès les premiers temps, l’institution califale est fortement fragilisée par l’incapacité des élites musulmanes à définir et imposer un mode de succession légitime reconnu par tous.

Cette instabilité va continuer à caractériser l’âge impérial, c’est-à-dire les six siècles au cours desquels la communauté musulmane va être dirigée (en théorie) par deux grandes dynasties, les Omeyyades puis les Abbassides. De multiples guerres de successions et assassinats vont rythmer cette période et relativiser, de fait, les tentatives des souverains successifs de sacraliser leur pouvoir. Tentatives qui ne reculent devant aucun moyen de propagande, y compris l’invention de propos ou d’anecdotes attribués au prophète de l’islam afin de légitimer l’agenda de tel ou tel groupe politique. On aboutira rapidement à une situation où plusieurs califes concurrents se disputeront l’autorité politique et spirituelle sur une « communauté musulmane » de plus en plus virtuelle.

A partir du XVIe siècle, les Ottomans vont devenir la principale puissance musulmane et leurs souverains vont revendiquer la fonction califale. L’empire ottoman échouera cependant à restaurer l’unité des musulmans et ce d’autant plus que sa puissance déclinera inexorablement jusqu’à l’abolition du califat par l’Assemblée nationale turque en 1924. L’auteur souligne de manière très convaincante le décalage entre l’évanescence de l’institution califale et sa puissance dans l’imaginaire musulman. En témoignent les innombrables tentatives de restauration du califat qui ont germé dans le monde musulman depuis son abolition officielle et qui montrent que « la mémoire collective musulmane ne se remettra jamais complètement de l’échec du projet impérial des califes. ». La conclusion de l’auteur fait le lien, sans le citer, avec le livre d’Adrien Candiard en notant avec justesse, à propos du djihadisme actuel, que « Si ce phénomène est sans doute le fruit de problèmes sociaux, économiques et politiques majeurs, locaux et globaux, il ne peut se comprendre en dehors de sa dimension religieuse. ». Autrement dit, loin des simplifications de tel ou tel camp politique (on pense à l’absurde querelle entre les partisans de Gilles Kepel et ceux  d’Olivier Roy, alors qu’il est manifeste que les analyses des deux chercheurs, loin d’être incompatibles, se complètent), l’islam est une réalité complexe à la fois historique, sociale, culturelle (n’en déplaise à la droite), religieuse et théologique (n’en déplaise à la gauche).

Le Califat, histoire politique de l’islam, de Nabil Mouline, collection Champs histoire, 9 euros.

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