Un manifeste « contre le nouvel antisémitisme » (c’est-à-dire l’antisémitisme musulman) a été publié le 22 avril par le journal Le Parisien (il est reproduit en intégralité à la fin de cet article). Signé par de nombreuses personnalités, il s’alarme de la montée de l’antisémitisme en France, somme les musulmans de condamner l’antisémitisme et adjure les autorités politiques de le combattre. Le sujet est explosif et extrêmement délicat mais il a pris une telle importance que le refus de l’aborder serait une lâcheté coupable. Nous sommes d’accord avec les signataires de ce manifeste pour constater et condamner la montée de l’antisémitisme en France. Nous partageons aussi avec eux l’idée que nous affrontons un nouvel antisémitisme, de nature religieuse et lié à l’islam. Toutefois, nous ne pouvons pas approuver ce texte car il est rédigé d’une manière qui nous semble à la fois intellectuellement erronée et politiquement dangereuse.

Peut-on caviarder le Coran ?

Le manifeste exige que « les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des Juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite [sic] catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime. ». Cette phrase est l’exemple type d’énoncé se présentant faussement comme clair, évident et frappé au coin du bon sens. D’abord, on voit mal comment une quelconque autorité théologique pourrait frapper « d’obsolescence » un texte sacré puisque, dans ce cas, il cesserait immédiatement d’être sacré. D’ailleurs, contrairement à la présentation caricaturale qui est faite de Vatican II dans le manifeste, le pape n’a pas annulé certains versets de la Bible, opération qui échappe totalement à ses prérogatives, mais l’Église catholique a solennellement condamné l’antisémitisme et l’anti-judaïsme. Ensuite, à quelles « autorités théologiques » le manifeste fait-il référence ? Il n’existe dans l’islam sunnite aucun équivalent du pape ou des évêques, aucune autorité centrale. Si les auteurs du manifeste font référence aux institutions musulmanes françaises officielles, l’appel est hors de propos car elles ont déjà condamné très clairement l’antisémitisme à plusieurs reprises. 

Le Coran est-il antisémite ?

Pour ce qui est des versets du Coran qu’il s’agirait de frapper « d’obsolescence » (ce qui est, répétons-le, théologiquement impossible), le journal Le Figaro, qui évoque dans son édition du 25 avril le manifeste en le soutenant avec enthousiasme, ne produit que trois passages du Coran (très mal traduits) : « Nous sauvâmes les Enfants d’Israël du châtiment avilissant du Pharaon qui était hautain et outrancier. A bon escient, nous les choisîmes parmi tous les peuples de l’univers et leur apportâmes des miracles de quoi les mettre manifestement à l’épreuve ? » (Coran 44.30 à 44.33), « L’image de ceux qui ont été chargés de la Torah et qui, par la suite, ne s’en chargèrent point est à la ressemblance de l’âne chargé de livres. Combien détestable est l’image de ce peuple qui traite nos ayat de mensonges ! Allah ne dirige point le peuple des injustes. » (« ayat », c’est-à-dire « signes de Dieu », Coran, 62.5), « Combattez ceux qui ne croient point en Allah ni au Dernier Jour, qui ne déclarent pas illicite ce que Allah et son Apôtre ont déclaré illicite, qui ne pratiquent pas la religion de Vérité, parmi ceux ayant reçu l’Écriture ! Combattez-les jusqu’à ce qu’ils payent la jizya, directement et alors qu’ils sont humiliés. » (« jizya », c’est-à-dire « capitation » ou « taxe », et on peut traduire « en signe d’humilité » plutôt que « alors qu’ils sont humiliés », Coran 9.29).

L’expertise théologique du Figaro

Si on a un minimum de bonne foi, on est obligé d’admettre qu’aucun des ces trois passages ne peut être considéré comme antisémite. Ils s’inscrivent dans une controverse religieuse entre des religions extrêmement proches (judaïsme, christianisme, islam) et, dans le contexte général d’intolérance religieuse de l’époque, ne se signalent pas, loin s’en faut, par une violence stupéfiante. C’est pourquoi Le Figaro ajoute trois autres passages, non pas tirés du Coran, mais de deux recueils de hadiths (actes et paroles attribués au prophète de l’islam Mahomet) et d’un commentaire médiéval du Coran (Tabari, 839-923). L’un de ces trois passages est celui qui est sempiternellement cité par ceux qui veulent à tout prix présenter l’islam comme intrinsèquement violent (et souvent présenté à tort comme un passage du Coran) : « L’Heure ne viendra pas jusqu’à ce que les musulmans combattent les juifs et que les musulmans les tuent ; jusqu’à ce que le juif se cache derrière un mur ou un arbre, et le mur ou l’arbre diront : ô musulman ! Ô serviteur d’Allah ! Voilà un juif derrière moi. Viens et tue-le ! ». (recueil de hadiths Sahih Muslim). Ce passage, qui se situe clairement dans un contexte apocalyptique de fin du monde (« L’Heure ») et de jugement dernier, est extrêmement violent et vise expressément les Juifs mais ce n’est pas un verset du Coran. Il exprime de façon paroxystique, et bien entendu très choquante, une forme d’impérialisme religieux longtemps consubstantiel au christianisme et fondamental aussi dans l’islam puisque ces deux religions ont une vocation universelle. 

Le cercle vicieux dans lequel on enferme les musulmans

En fin de compte, la présentation (extrêmement sommaire) de l’islam dans le manifeste (et dans les propos de ceux qui le soutiennent sans réserve) est parfaitement représentative d’un raisonnement circulaire qui se développe de plus en plus : on décrète a priori que l’islam est par essence littéraliste (les musulmans prendraient tous les passages du Coran au pied de la lettre en refusant de les interpréter ou de les contextualiser), on relève des passages antisémites dans le Coran (quitte à surinterpréter les passages en question ou à y ajouter des textes qui ne sont pas dans le Coran), on somme les autorités religieuses musulmanes de renier ces passages (ce qu’elles ne peuvent pas faire pour les versets du Coran), on les accuse de complaisance à l’égard du radicalisme religieux. C’est la raison pour laquelle les musulmans de France sont constamment accusés de ne rien faire ou de ne pas en faire assez pour se démarquer des intégristes religieux. Mais il va de soi que si on décrète qu’on ne sera pas satisfait tant que les musulmans n’auront pas renié leur texte sacré, on les enferme dans une exigence irréalisable. De plus, les « autorités religieuses » qui devraient, selon le manifeste, frapper « d’obsolescence » certains passages du Coran ne sont pas reconnues comme telles par les courants radicaux de l’islam, c’est bien le problème. Pour le dire très simplement, Dalil Boubakeur (le recteur de la Grande Mosquée de Paris) peut désavouer l’antisémitisme (et il l’a fait), les salafistes s’en foutent complètement. 

Des attaques politiques inappropriées 

Par ailleurs, le manifeste est parsemé de petites phrases idéologiquement codées qui, loin de le rendre plus convainquant et de favoriser une adhésion massive, enferment leurs auteurs dans une niche politique et idéologique. Il en va ainsi de l’accusation suivante : « la radicalisation islamiste -et l’antisémitisme qu’il véhicule- est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale ». Cette accusation péremptoire est en fait une tarte à la crème de la droite et du républicanisme vallsiste. Elle vise tous ceux qui, prétendument, succomberaient à « l’excuse sociologique », à « l’angélisme gauchiste » et à l’idée que les musulmans seraient le nouveau prolétariat. S’il est vrai que ces tendances existent dans la société française et chez certains intellectuels, elles sont aujourd’hui tout à fait marginales sauf à caricaturer outrageusement les analyses de certains chercheurs.

De même pour cette autre mise en cause, tout aussi péremptoire : « au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société. ». De nouveau est mis en œuvre l’artifice rhétorique grossier consistant à confondre délibérément une fraction minoritaire d’un groupe et le groupe dans son ensemble. Il est exact que l’antisémitisme exprimé sous couvert d’antisionisme existe dans certains secteurs de la « gauche radicale ». Mais le texte est malhonnête en ceci qu’il laisse entendre, d’une part qu’il s’agirait d’un phénomène massif, d’autre part que l’antisionisme serait pour ainsi dire synonyme d’antisémitisme, ce qui est faux dans les deux cas (rappelons, par exemple, que le grand historien, juif, Pierre Vidal-Naquet a combattu avec acharnement les négationnistes antisémites tout en pouvant écrire : « Dans le cas du génocide des Juifs, il est évident qu’une des idéologies juives, le sionisme, fait du grand massacre une exploitation qui est parfois scandaleuse. », Un Eichmann de papier, 1980, page 30, éditions La Découverte).

Une interprétation de l’histoire discutable

Le manifeste indique d’autre part que « notre histoire européenne, et singulièrement française, pour des raisons géographiques, religieuses, philosophiques, juridiques, est profondément liée à des cultures diverses parmi lesquelles la pensée juive est déterminante. ». Là encore, une déclaration qui se présente comme une évidence absolue. Pourtant, il n’y a rien d’évident dans l’idée que la « pensée juive » (qu’est-ce donc au juste ?) serait liée de manière « déterminante » (c’est-à-dire plus que les autres pensées) à l’histoire de France. Il existe bien entendu des Juifs français (ou étrangers) qui ont, d’une manière ou d’une autre, marqué l’histoire de France (et c’est toujours le cas) mais pas forcément de manière particulièrement déterminante et surtout, c’est le point capital, pas nécessairement en tant que Juifs, sauf à considérer comme Bernard-Henri Lévy que tout intellectuel juif, même athée ou totalement indifférent au judaïsme, est un représentant du « génie du judaïsme ». Cette volonté d’accorder une place « déterminante » à une « pensée juive » jamais définie est non seulement intellectuellement très discutable, mais pourrait être interprétée de manière totalement contre-productive comme une sorte de mise en avant communautaire du judaïsme. 

Luttons contre l’antisémitisme sans désigner l’islam comme l’ennemi

Les Juifs doivent être protégés, non pas parce qu’ils sont Juifs, mais en tant que personnes, parce qu’ils sont des êtres humains, nos congénères. Les Musulmans doivent obéir aux lois, non pas parce qu’ils sont Musulmans, mais parce qu’ils vivent en France. Pour ceux qui sont français, Juifs et Musulmans ont les droits et les devoirs de tout citoyen français. Il nous semble que, plus que jamais, on doit combattre tous les éléments de violence, d’intolérance et de division au sein du peuple français. Pour cela, il faut dire les choses clairement, même quand elles risquent de heurter certaines personnes. C’est vrai pour nos compatriotes musulmans qui doivent accepter dans toutes ses conséquences le caractère laïque de la République française. C’est vrai aussi pour les non musulmans qui ne devraient pas céder à la tentation de l’approximation, de la mauvaise foi et de l’amalgame idéologique sur des questions qui concernent au plus haut point l’intérêt général.

Manifeste contre le nouvel antisémitisme

« L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, c’est l’affaire de tous. Les Français, dont on a mesuré la maturité démocratique après chaque attentat islamiste, vivent un paradoxe tragique. Leur pays est devenu le théâtre d’un antisémitisme meurtrier. Cette terreur se répand, provoquant à la fois la condamnation populaire et un silence médiatique que la récente marche blanche a contribué à rompre.

Lorsqu’un Premier ministre à la tribune de l’Assemblée nationale déclare, sous les applaudissements de tout le pays, que la France sans les Juifs, ce n’est plus la France, il ne s’agit pas d’une belle phrase consolatrice mais d’un avertissement solennel : notre histoire européenne, et singulièrement française, pour des raisons géographiques, religieuses, philosophiques, juridiques, est profondément liée à des cultures diverses parmi lesquelles la pensée juive est déterminante. Dans notre histoire récente, onze Juifs viennent d’être assassinés – et certains torturés – parce que Juifs, par des islamistes radicaux.

Pourtant, la dénonciation de l’islamophobie – qui n’est pas le racisme anti-Arabe à combattre – dissimule les chiffres du ministère de l’Intérieur : les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. 10 % des citoyens juifs d’Ile-de-France – c’est-à-dire environ 50 000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Émile Zola et de Clemenceau.

Pourquoi ce silence ? 

Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale, alors que le même phénomène s’observe dans des sociétés aussi différentes que le Danemark, l’Afghanistan, le Mali ou l’Allemagne… Parce qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite, s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société. Parce que la bassesse électorale calcule que le vote musulman est dix fois supérieur au vote juif.

Or à la marche blanche pour Mireille Knoll, il y avait des imams conscients que l’antisémitisme musulman est la plus grande menace qui pèse sur l’islam du XXIème siècle et sur le monde de paix et de liberté dans lequel ils ont choisi de vivre. Ils sont, pour la plupart, sous protection policière, ce qui en dit long sur la terreur que font régner les islamistes sur les musulmans de France.

En conséquence, nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime.

Nous attendons de l’islam de France qu’il ouvre la voie. Nous demandons que la lutte contre cette faillite démocratique qu’est l’antisémitisme devienne cause nationale avant qu’il ne soit trop tard. Avant que la France ne soit plus la France. »

Le Parisien daté du 22 avril.

Une réponse

  1. Haumont

    Héla, je suis beaucoup moins optimiste… L’antisémitisme à gauche (et encore plus à la gauche extrême) n’est pas anecdotique. Il s’agit bien d’un « d’un phénomène massif »… Il suffit d’écouter les militants NPA ou FI, des qu’ils peuvent se lâcher…

    Répondre

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