Le pape François est régulièrement l’objet de critiques virulentes émanant de personnalités ou d’anonymes l’accusant de trahir sa fonction en défendant des thèses « politiques ». On était habitué aux attaques provenant de certaines personnalités de gauche, par exemple Caroline Fourest, reprochant au pape de ne pas soutenir le mariage homosexuel, la PMA ou l’avortement ; autrement dit des attaques accusant le pape d’être… le pape. La nouveauté, depuis quelques temps, réside dans la multiplication de critiques contre le pape formulées par des gens se réclamant de la défense du catholicisme. Pour l’essentiel, ces critiques portent sur le discours du pape à propos des migrants et émanent de personnalités de droite ou d’extrême droite qui lui reprochent de prôner l’accueil. Au-delà de leur aspect anecdotique, et parfois franchement délirant (William Goldnadel, par exemple, a qualifié le pape de « post-chrétien »), ces critiques sont intéressantes en ceci qu’elles manifestent jusqu’à l’absurde une conception très particulière, a-religieuse, du catholicisme.

Quiconque, en mon nom, accueille un de ces enfants c’est moi qu’il accueille (L’Évangile selon Marc, 9.37)

La fonction du pape est double dans la mesure où il est à la fois catholique et chrétien. Chef de l’Église catholique, il doit en défendre les institutions et le dogme, raison pour laquelle les critiques de gauche à son endroit sont sans fondement. Il n’appartient évidemment pas au pape de décréter que la position de l’Église catholique, par exemple sur des questions comme l’avortement ou l’euthanasie, doit être jeté aux orties (sans compter que le pape ne peut de toute façon pas le faire, ce n’est pas un despote ou l’équivalent de Kim Jon-Un). Mais le pape est aussi chrétien c’est-à-dire dépositaire de la morale évangélique, de l’enseignement de Jésus, ce qui semble étonner ou scandaliser ses critiques de droite. Il est pourtant parfaitement logique et cohérent que le pape se prononce contre l’euthanasie, contre l’avortement et pour l’accueil inconditionnel des migrants. Dans les deux premiers cas il défend les positions de l’Église catholique, dans le dernier cas il reprend à son compte l’enseignement moral du Christ.

Pourquoi m’appelez-vous : « Seigneur, Seigneur ! »  et ne faites-vous pas ce que je dis ? (L’Évangile selon Luc, 6.46)

En réalité, les adversaires de droite du pape ont une conception maurrassienne, c’est-à-dire non religieuse, de la religion. La référence à Maurras est devenue une sorte de tarte à la crème depuis que l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, supposément disciple de Maurras, a été doté par certains commentateurs de pouvoirs surnaturels lui ayant permis d’envoûter la droite française de Fillon à Wauquiez. Mais, en l’occurrence, la référence à Maurras, pour ce qui est des critiques portées contre le pape, est parfaitement pertinente. Charles Maurras, gourou de l’Action Française, était agnostique, ultra-catholique et adversaire farouche du christianisme. Une telle association de caractéristiques peut sembler totalement contradictoire mais elle ne l’est pas si on a une conception purement politique et idéologique de l’Église catholique. On peut soutenir, en simplifiant, que de même que certains se déclarent aujourd’hui catholiques uniquement par hostilité envers les musulmans, Maurras se disait catholique par haine envers les protestants et les juifs. D’où l’opposition qu’il revendique entre le catholicisme (censé être blanc, européen, hiérarchique, ultra-conservateur) et le christianisme qu’il assimile en fait au protestantisme (censé être individualiste, anti-français, ferment de révolte et d’insurrection) et à l’Orient. D’où aussi le profond mépris de Maurras pour la figure centrale du christianisme (et du catholicisme) qu’est Jésus et son refus de se « fier aux évangiles de quatre juifs obscurs ». Maurras encensait l’Église catholique comme institution de contrôle social et fustigeait en même temps le message évangélique de Jésus.

C’est vrai, je vous le déclare, tout ce que vous n’avez pas fait à l’un des plus petits de mes frères, à moi non plus vous ne l’avez pas fait (L’Évangile selon Matthieu, 25.45)

Ceux qui aujourd’hui se piquent d’être plus catholiques que le pape (ce qui est assez extravagant pour des gens qui s’autoproclament défenseurs du catholicisme) raisonnent exactement comme Maurras mais sans la lucidité ou l’honnêteté qui était la sienne. La devise de l’Action Française, « Politique d’abord ! » avait le mérite d’être claire : tout devait être subordonné à l’objectif politique poursuivi par l’organisation (la destruction de la République), y compris les considérations religieuses. Les contempteurs actuels du pape prétendent, quant à eux, le critiquer au nom même de la religion. Ils accusent le pape de faire de la politique quand il exige que les migrants soient accueillis mais, de manière totalement contradictoire, ils l’enjoignent de se prononcer très fermement contre le mariage homosexuel ou contre la PMA. Autrement dit, ils prétendent reprocher au pape de faire de la politique mais, en réalité, ils lui reprochent de ne pas en faire assez, c’est-à-dire de ne pas partager la vision idéologique d’une certaine droite.

On a bien évidemment parfaitement le droit d’être opposé à l’accueil des migrants mais soutenir cette position au nom du christianisme, c’est manifester une incompréhension absolue de cette religion. Quant à ceux qui identifient la religion catholique à l’Occident, on leur rappellera que Catholique veut dire Universel et que leur religion (si du moins ils en ont vraiment une) est née en Palestine. L’idée d’un catholicisme purement occidental et « identitaire » est une absurdité aussi bien historique que théologique.

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