Je suis bien content d’être passé te voir vendredi dernier. Pour être honnête, je t’ai trouvé un peu froid. Le fait que cela faisait juste 100 ans ce jour-là que tu dormais dans la glaise de l’Oise y est certainement pour beaucoup. Car, comme il est écrit sur ta tombe, tu es mort (pour la France) le 9 juin 1918.

Tout d’abord, précisons les choses. Bien que je t’appelle Tonton François, tu n’es pas mon oncle, mais mon grand-oncle. Le frère de mon grand-père. Mais tout le monde dans la famille t’appelait Tonton François. Plus exactement, « le pauvre Tonton François ». Et c’est vrai que mourir à 26 ans, à 5 mois de l’armistice, c’est moche.

Tout de suite, je vous sens critiques…. »Mais alors, si ce que vous nous racontez ici ne touche même pas l’un de vos ascendants directs, était-il vraiment nécessaire, ami Pierre, que vous nous boursouflassiez le cortex avec cette histoire, certes triste mais bon… » ?

« Attendez un peu, jeunes âmes impulsives », vous rétorquerai-je…« je n’ai point fini de narrer. »

Voici en réalité pourquoi je voudrais vous parler de Tonton : je veux vous expliquer en quelques lignes comment je suis arrivé premier dans un concours de circonstances (comme dirait Paul Claudel), puis vous faire réfléchir céans à l’accidentel absolu de nos vies.

En fait, il s’agit donc comme qui dirait d’un conte philosophique. Si, si…

Vous connaissez le slogan inventé par Coluche ? : « Avec la capote Nestor, je suis pas né, je suis pas mort ».

Oui, je sais, me direz-vous… le conte philosophique démarre très fort. Eh bien mon histoire à moi, c’est tout l’inverse. Je pourrais dire : « Avec François Louis Marie, si mort il n’est, né je ne suis ». Ah, vous voyez, ça devient joli. On dirait une devise royale.

Voici donc l’histoire….

Mais tout d’abord, souffrez que nous passions quelques instants sur les circonstances de la mort du Tonton… On lui doit bien ça, tout de même.

Il n’est pas mort à Verdun, même pas à Craonne… Trop chic ! Lui, il est mort un peu plus à l’ouest, dans une bataille inconnue, nommée la bataille du Matz qui a eu lieu dans le Noyonnais, pas très loin de Compiègne. Il s’agissait d’empêcher, en ce début d’été 1918, les Allemands de foncer sur Paris.

Les journaux militaires décrivent ainsi le matin du 9 juin dans la région : « Le 9 juin, à minuit, la préparation allemande commença, abondamment mêlée d’obus toxiques. En profondeur, elle se faisait sentir jusqu’à 10 kilomètres au delà des premières lignes. A 4 heures, l’infanterie allemande débouchait et se portait à l’attaque… La gauche et la droite tiennent, mais au centre, sur le saillant que la ligne forme autour de Roye-sur-Matz, les 125e et 58e divisions sont enfoncées, et à 10 heures l’ennemi est arrivé jusque devant Ressons-sur-Matz. 

Ah…. L’admirable précision des journaux militaires…

Ce qui est sot, c’est qu’entre Roye-sur-Matz (ligne du 9 juin au matin) et Ressons-sur-Matz (ligne du 9 juin au soir), il y a Ricquebourg (voir l’étoile rouge sur la carte) où le Tonton François se trouvait. Donc, ce jour-là, « les 125e et 58e divisions sont enfoncées »… et Tonton également.

Est-il tombé sous les obus (toxiques ou non), ou sous les balles de l’infanterie allemande ? On ne le saura jamais, mais une chose est certaine. En ce jour de juin 1918, Tonton François gît sur le sol de l’Oise et ne reverra jamais ni son Morbihan natal ni sa promise …

Parce qu’il nous faut maintenant revenir quelques années auparavant… A l’été 1912, probablement… Le jeune François est le second de la fratrie. Il est paysan et, avec ses deux frères (l’aîné Louis Marie et le plus jeune Pierre Marie), il aide son père aux champs. Oui, ils s’appellent tous Marie. Je vous rappelle qu’on est en Bretagne.

Depuis quelques temps, il n’est pas insensible aux charmes de la jeune Jeanne Rousselot…Ils échangent des regards à la messe le dimanche ou aux pardons de la région… peut-être un baiser volé lors d’une noce d’un voisin…Pas beaucoup plus ! Dans les années 10, en Bretagne, pas question d’aller plus loin avant le mariage. Je vous rappelle que Kyusaku Ogino n’inventera sa méthode qu’en 1924, et de toutes façons…M’sieur le Curé veille.

Mais c’est acquis pour tout le monde, ces deux-là se marieront. Enfin, après le service militaire de François, qui en cette année 1913 vient d’avoir 21 ans, l’âge légal de la conscription.

Mauvaise nouvelle, en mars, les rumeurs de guerre ont conduit le gouvernement d’Aristide Briand à porter la durée du service de 2 à 3 ans, à la demande de l’État-major général de l’armée.

3 ans c’est bien long… mais Jeanne attendra.

François part donc effectuer son service militaire le 8 octobre 1913… et la guerre éclate le 3 août 1914. Pas de chance !

L’aîné de la famille, Louis Marie, est également mobilisé… le benjamin, Pierre Marie, partira lui en avril 1915 : il n’a pas encore 19 ans lorsqu’il rejoint le front…

Les trois frères se battent désormais quelque part dans l’est et le nord de la France et Grand-Mamie Jeanine, Perrine (née Le Gal) vit chaque jour dans l’angoisse.

Et puis…

On imagine la suite et ce matin terrible de 1918. La lettre qui part du front, arrive dans la petite mairie du village…Le maire ou un de ses adjoints qui met un costume sombre et part frapper à la porte de la ferme pour annoncer la nouvelle. Grand-Mamie en larmes, puis l’annonce à Jeanne, la promise, qu’elle ne reverra plus jamais son François…

Fin du premier acte.

La guerre finie, les deux frères survivants reviennent. Le plus jeune, Pierre, est abîmé par ses 3 ans de guerre… ses poumons gazés près de la frontière belge, les horreurs vécues à 19 ans… Et pourtant, Jeanne commence à se rapprocher de lui… Est-ce  parce qu’elle était promise à son frère mort ?

Il existe une très vieille coutume, pratiquée pendant l’antiquité par les Égyptiens, les Babyloniens, les Phéniciens, les Hébreux … et qu’on appelle le lévirat. Le lévirat est défini ainsi dans la Bible au Livre du Deutéronome (Dt 25,5-10) : Lorsque des frères demeurent ensemble, et que l’un d’eux meurt sans laisser de fils, la femme du défunt ne se mariera pas au dehors, à un étranger ; mais son beau-frère ira vers elle, la prendra pour femme, et remplira envers elle le devoir de beau-frère.

Pourtant, à ma connaissance… il n’y a jamais eu de trace de lévirat en Bretagne profonde…

Est-ce plutôt parce qu’en le serrant dans ses bras, Jeanne retrouvait l’odeur et la chaleur de celui qu’elle ne reverrait jamais plus…Ou alors pensait-elle que choisir un survivant de cette horreur la mettrait à jamais à l’abri de la folie des hommes ? Nul ne le sait…. Toujours est-il que quelques années plus tard, ils se marièrent et que de cette union naquit en 1922 celle qui allait devenir ma mère.

Et c’est pourquoi, si not’ pov’ Tonton François ne s’était pas pris dans le buffet, ce matin de juin 1918, un morceau de métal teuton…. il serait revenu indemne, aurait épousé Mamie Jeanne comme prévu…. Et l’assemblage unique des chromosomes qui composent ce corps de rêve qui vous parle aujourd’hui n’aurait jamais vu le jour. Et je ne vous parle pas de cet esprit brillant. Avouez que c’eût été fort dommage. Surtout pour moi.

Pendant des années, personne ne savait ou il était enterré… même sa promise. Jeanne est morte sans savoir ou reposait son premier amour.

Et puis, dans les années 2000, une courte recherche internet sur le site « mémoire des hommes » me donne en une seconde la réponse :

Nom du site de sépulture : Nécropole nationale « Vignemont, Oise »

Type de sépulture : tombe individuelle, avec le carré de la sépulture et le numéro de la tombe.

C’est pourquoi, en ce matin de juin 2018, je roule vers Vignemont. En quittant l’autoroute, il m’a fallu tout d’abord traverser quelques villages aux maisons de briques rouges qui vous rappellent que le Nord n’est pas loin…Le cimetière est au calme, dans une petite forêt située au milieu de vallons grasseyants et de champs de blé qui commence à former leurs épis, parsemés de coquelicots…Et là, dans la brume de chaleur de ce matin de juin… un champ qui monte en pente légère et 2167 tombes alignées. En haut du champ, un ossuaire de 955 corps. 3122 corps reposent ici.

Des tombes jusqu’à la nausée…Il y a des français avec des croix, des algériens, des tunisiens, des marocains avec des pierres tombales en forme de coupole de mosquée… Il y des Sénégalais, des Alsaciens ou des Bretons.. Il y a des Dupont, des de quelque chose, des Schmidt ou des Lévy. 3000 gamins couchés dans la terre, dans des diagonales monstrueuses et affolantes dont l’extrémité se perd …

Ta tombe est bien placée, sur le coté gauche, à l’ombre d’une rangée d’ifs. La nuit précédente, un lapin avait gratté le sol au pied de ta croix pour y trouver quelque nourriture… C’était si calme !

Alors, j’ai déposé mon petit bouquet bleu-blanc-rouge que j’avais amené. J’y avais glissé une photo de toi, et ta fiche matricule qui mentionnait ta médaille militaire, et ta croix de guerre à étoile d’argent.

Tu étais le seul du cimetière à avoir un bouquet… Je t’ai conseillé de ne pas trop crâner quand même !!!

Avec ce paternalisme condescendant commun aux gradés et aux patrons de l’époque, ta fiche mentionnait également que tu étais «  Un bon et brave soldat, tué glorieusement à son poste de combat »… Bon et brave….

Et puis, je suis reparti. Dans un des montants du portail qui ferme le cimetière, une boîte… Un livre d’or à l’intérieur, avec un stylo.

Qu’écrire sur toi pour l’éternité à venir ?

« Mort à 26 ans, il y a juste 100 ans aujourd’hui. Plus Jamais ça ! »

  1. La Guerre racontée par nos Généraux, édité par la Librairie Schwarz, en 1921 Texte du Maréchal Fayolle
  2. Bataille du Matz
  3. Mémoire des hommes

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