Mais moi,

La Haine, chaque jour, me tuyaute et m’apprête…

(Edmond Rostand – Cyrano de Bergerac, Acte II, scène VIII)

Il est digne en cette après-midi, dans la cour des Invalides à Paris. Il est debout. On le devine immensément triste. Son compagnon a été tué de deux balles dans la tête par un illuminé. Sans raison. Deux morceaux de métal qui massacrent à jamais le visage de l’être aimé. L’absence. L’angoisse. L’inconcevable. Le vide… Et puis soudain, la phrase. « Vous n’aurez pas ma haine ». Cette phrase déjà prononcée par un père à qui on avait enlevé son enfant de la même manière, quelques mois auparavant. Cette phrase qui vient elle-même après les « Nous n’avons pas peur », incantations dérisoires après les attentats de Paris, de Nice, de Londres, de Tunis, de…

Je sais peu de la psychanalyse… Sans doute cette phrase est-elle un moyen pour le malheureux de sublimer sa douleur, de ne pas tomber à terre. Alors, elle est respectable. Mais je ne peux m’empêcher de me poser des questions : des fous terroristes tirent à l’arme automatique sur vos enfants, vos frères, vos sœurs, vos amours et vous n’avez ni peur, ni haine ? Mais de quel bois êtes-vous donc faits ? Moi, j’ai de la haine et de la peur…vous pouvez même y ajouter de la révolte, de la colère et de la rage. Mais où sont passés notre fougue, nos coups de sang, nos échauffements de bile… ?

Parce que nous ne sommes pas de purs esprits…

Au commencement était la brute. Que ce soit pour manger ou pour argumenter lors d’un léger désaccord d’ordre relationnel, le Néandertalien ou l’Homo Sapiens moyen ne connaissait qu’une technique : « Assommer bisons, aurochs et bonne fortune » (1). Il ne dédaignait ni le viol, ni le meurtre, ni même l’anthropophagie (2) et la massue restait la première réponse à quiconque mettait en péril la survie de l’individu ou la conquête de l’être aimé. Et puis la civilisation est venue… et principalement Saint Paul, par qui, juste après JésusChrist, tout a commencé. La doctrine paulinienne a voulu extirper de l’Homme forcément imparfait toute émotion, quelle qu’elle soit : « On les connaît, les œuvres de la chair : libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs, je vous en préviens, comme je l’ai déjà dit, n’hériteront pas du Royaume de Dieu. Mais voici le fruit de l’Esprit: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n’y a pas de loi. » (3).

Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. (Saint Paul)

Crucifier la chair… la dompter au point de la rendre inexistante, et avec elle, toute émotion qui en résulte. Pas de sexe, pas de haine, pas de jalousie, pas de discorde… L’homme devient une créature affranchie de ses hormones et de ses liquides biologiques, son corps est un tabernacle à maintenir indemne pour l’existence d’une âme propre. «Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ? » (4). La rage et la colère sont suspectes. Le corps est suspect. Tout ce qui le compose est suspect : la chair, le sang, la bile, la sueur, la salive, …, les odeurs, les désirs… tous suspects, vous dis-je. Bien évidemment, Saint-Paul est mort et sa doctrine ne se porte plus très bien. Mais elle nous a marqués à jamais.

Nous n’étions pas le centre de l’univers.

Et puis est venue la science, et avec elle, nos trois blessures narcissiques, qui, selon Freud, ont « infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité de graves démentis » (5). Par Copernic, tout d’abord, qui nous montra que « La terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur » (5). Nous n’étions pas le centre de l’univers. Par Darwin ensuite qui supprima à l’homme sa « place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale » (5). Pour Darwin, nous avions un corps, et il était animal. La dernière blessure fut infligée par Freud lui-même dont les travaux allaient « montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. » (5). L’essentiel de nos vies était hors de notre contrôle.

Amor fati

Nietzsche est ensuite venu porter le coup final : « Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’homme est amor fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable, et encore moins se le dissimuler – tout idéalisme est une manière de se mentir devant l’inéluctable -, mais l’aimer. » (6). Dieu est mort, il n’y a aucun arrière-monde. Et il ne s’agit pas de se résigner tristement à ce destin, de le supporter ou de d’endurer. Il nous faut le choisir, le construire, puis le vouloir, l’aimer de toutes nos forces même, lui dire oui. Il nous faut acquiescer. Amor fati… Aime ton destin !! Seuls dans un univers sans limite, animaux parmi les animaux, soumis à un inconscient tout-puissant et dans l’obligation de créer et d’aimer notre destin tragique… Tout cela était insupportable. La science avait fait l’homme libre, mais terriblement seul et Nietzsche voulait en plus qu’on y acquiesce ?! C’en était trop… Il faut être fort pour être seul. Alors, nous sommes repartis vers l’éther paulinien désincarné…

Même la mort n’existe plus

Nous devons à tout prix reprendre le contrôle de l’animal qui sommeille en nous en tentant d’oublier notre matérialité. Dans les publicités pour les serviettes hygiéniques, le sang n’est plus rouge, mais bleu. Nous chassons le poil, la sueur et les sécrétions diverses. Le végétarisme éloigne toute chair de notre vue. Tuer un lapin fait aujourd’hui de vous un criminel contre l’humanité. Même la mort n’existe plus… Nos congénères s’en vont, seuls, dans une lointaine chambre d’hôpital. C’est à peine si on les voit quelques instants sur leur dernier lit, et puis nous les dématérialiserons encore un peu plus par une crémation au son du Requiem de Mozart… Pour l’homme, la nature n’est plus que le paradis des légumes bio ou des gentils z’animaux. Exit le bourbier violent où les bêtes se déchirent et se mangent pour survivre. Le simple et évident tragique de la réalité nous est insupportable.

Rien ne doit sentir la bête

Bien sûr, nous avons encore un corps. Mais une nouvelle ascèse nous ordonne de le maintenir mince, jeune, svelte… désincarné. Plus de graisse, plus de sucre, plus de gluten, plus d’alcool… En position du lotus, zen devant notre salade au Tofu et notre verre d’eau tiède, nous n’avons plus ni colère, ni haine. Rabelais et Brillat-Savarin ont disparu… Seul subsiste Saint Paul, aujourd’hui déguisé en Dalaï-lama. Plus de poings fermés et de cris face au ciel. Plus de genoux qui ploient sous la colère et la haine, plus de rage… plus de hurlements.

Nous désodorisons tout : nos intérieurs, nos voitures, nos corps, notre cerveau. Notre pensée est désormais hygiénique. Rien ne doit sentir la bête.

Et tant pis si les bêtes qui nous menacent sont partout déjà autour de nous….

Bibliographie

1 Pierre Tisserand – L’homme fossile (chanté par Serge Reggiani)

2 Hélène Rougier et al. : Neandertal cannibalism and Neandertal bones used as tools in Northern Europe – Scientific Reports 6, Article number: 29005 (2016)

3 Saint Paul : Ga 5,13-25 : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs » (v. 24)

4 Saint Paul : Co 6,12-20 : « Le Seigneur est pour le corps » (v. 13b)

5 Sigmund Freud :  Introduction à la psychanalyse (1916),

6 Nietzsche : Ecce homo

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.