L’humoriste Dieudonné ayant été déclaré persona non grata dans plusieurs villes de France, il a mis en place depuis quelques temps une stratégie consistant à organiser des spectacles « clandestins ». C’est ainsi qu’une représentation a eu lieu à Bayeux le 30 mars dans une salle des fêtes réservée pour une conférence sur les produits cosmétiques. Dieudonné avait annoncé sur internet qu’il se produirait à ou près d’Angers le 5 mai, le lieu précis étant tenu secret. On pouvait acheter sa place sur internet en laissant son numéro de portable. Un sms est envoyé deux heures avant le début du spectacle pour indiquer l’adresse. En 2011, le maire d’Angers avait pris un arrêté d’interdiction en arguant d’un risque de « dérapage du spectacle » (arrêté jugé par la suite illégal par le tribunal administratif de Nantes). Avant la représentation du 5 mai, le préfet du Maine-et-Loire a fait savoir que « Nous avons envoyé un courrier à tous les maires. Les services de l’État sont très attentifs au risque de troubles à l’ordre public. ». Le journal Ouest-France du 4 mai indiquait que « Gendarmerie et police recherchent activement le lieu du spectacle », lequel a finalement bien eu lieu.

Un dimanche à la campagne

Rebelote le lendemain, dimanche 6 mai, autour du Mans. A 18h30, je reçois un sms indiquant « RDV 19H Château Eporcé 72550 La Quinte. Discrétion exigée ». L’endroit se trouve en pleine campagne à vingt minutes du Mans. Le spectacle avait lieu devant le « château » (en fait, un manoir), sur la pelouse. Des chaises en plastique étaient alignées devant une estrade agrémentée d’une rampe de spots. Service de sécurité minimal. Sur place à 19h, une heure avant le début du spectacle, j’ai vu arriver le public (600 à 700 personnes au final), essentiellement composé de trentenaires et de quarantenaires, hommes et femmes, majoritairement blancs et classes moyennes. Les Cités du Mans (si si, il y en a) n’étaient pas de sortie. Tout ce petit monde s’installa sagement en attendant le début du spectacle. Les enceintes diffusaient des chansons de Dieudonné que les gens écoutaient placidement. Quelques hipsters (si si, il y en a aussi) tentèrent de battre des mains sur « Chaud ananas (…) tu me tiens par la Shoah » mais ne réussirent pas à entraîner leurs voisins. Des gens allaient faire l’acquisition de tee-shirt en vente sur un petit stand installé près de la scène. D’autres achetaient des sodas ou des chips à la buvette. Les voitures étaient garées dans une prairie devant le manoir et un examen des véhicules confirmait que le prolétariat ne s’était pas déplacé en masse.

Émancipation, mais pas pour tout le monde

Dieudonné finit par monter sur scène un peu avant 20h30 un couvre chef à plumes d’indien sur la tête. Une chaise pour tout décor. Le spectacle, intitulé Émancipation, dure une heure. Il confirme plusieurs points à propos de Dieudonné : d’abord, et contrairement à ce qu’affirment un certain nombre de ses détracteurs, il est toujours drôle (en spectacle, ses vidéos sur internet sont quant à elles particulièrement soporifiques et vulgaires) ; ensuite il parle en fait assez peu des Juifs au cours de ses spectacles ; enfin, il y fait tout de même allusion régulièrement (de manière brève et plus ou moins codée). Le spectacle comprend par exemple un sketch dans un tribunal, très drôle, mais où l’avocat s’appelle Klugman, détail qui n’a strictement aucun intérêt et ne change rien au déroulement du sketch mais qui fait rire mécaniquement le public. On trouve aussi un sketch particulièrement audacieux (dans le bon sens du terme) sur l’attaque du Bataclan, il s’agit d’un dialogue entre un terroriste belge et un otage québecois. On aurait pu penser que Dieudonné justifierait les attentats mais le sketch est beaucoup plus subtil et, en fin de compte, très réussi. Au final, Dieudonné reste un humoriste très talentueux quand il fait ce qu’il sait faire : des sketchs. Dès qu’il parle de lui ou de ses ennuis judiciaires ou « d’une certaine communauté », il devient ennuyeux, comme dans le passage de son spectacle où il s’entretient avec l’agent des impôts qui aurait organisé des redressements fiscaux contre lui.

Soral, ce qu’il reste de Dieudonné quand on enlève le talent

Je suis rentré chez moi et je me suis forcé à revoir quelques vidéos d’Alain Soral, l’ami de Dieudonné, négationniste, « social-nationaliste » et  défenseur de toutes les théories du complot (pourvu qu’elles intègrent de perfides manipulateurs juifs ou franc-maçons). Soral est souvent présenté comme le gourou de Dieudonné et c’est peut-être vrai. Mais le moins qu’on puisse dire est que, dans cet attelage baroque, c’est l’humoriste qui est le plus intelligent, le plus crédible et donc aussi, éventuellement, le plus dangereux. A moins d’avoir vraiment trop abusé des drogues dures, il est impossible d’écouter Soral délirer sur les Illuminati, la pédophilie sataniste rabbinique ou le coup d’État franc-maçon de 1789 sans être pris d’un ricanement gêné en se demandant si cet homme a vraiment toute sa tête. Je ne sais pas si Dieudonné croit sincèrement à toutes ces fadaises mais il est en tout cas beaucoup plus intelligent que Soral. C’est évidemment difficile d’en être certain mais les gens réunis au château d’Eporcé n’avaient pas l’air de militants néo-nazis ni d’islamistes adeptes du djihad.  De ce point de vue, les menées des autorités contre Dieudonné paraissent bien dérisoires et contre-productives. Est-ce vraiment le rôle d’un préfet d’alerter tous les maires d’un département contre la possibilité d’un spectacle d’humoriste ? Et comment ne pas sourire en lisant que « Gendarmerie et police recherchent activement le lieu du spectacle » ? On croirait, précisément, un sketch de Dieudonné. Plusieurs personnes dans le public arboraient un tee-shirt « Fuck the system » et là est sans doute, bien plus que l’antisémitisme, le secret du succès de Dieudonné. Tout est fait depuis des années pour faire de l’humoriste un courageux rebelle en butte à la persécution des puissants (il en joue et même en surjoue). 

Socialisme des imbéciles et punks à barbichettes

Dieudonné est, à sa manière, un concentré de l’époque. En 1976, des capitalistes malins ont créé le phénomène punk et la petite bourgeoisie urbaine s’est enthousiasmée pour les jeunes prolos camés qui hurlaient dans un micro en arborant des croix gammées en pendentifs. Aujourd’hui, Dieudonné est ce qui rapproche le plus d’un punk et son public ne fera pas la révolution, ils ont de trop belles bagnoles. Lui aussi, d’ailleurs. Le mouvement punk exprimait encore une critique (souvent naïve et stupide, parfois intelligente et roborative) du capitalisme, de la société de consommation et surtout une haine du bourgeois. En 2018, on a méthodiquement rendu ringards Marx, la lutte de classes et l’idée même de révolution. Restent l’affirmation communautaire et le désir effréné de se singulariser. C’est ce que donne Dieudonné à son public : le frisson facile d’une rébellion sans aucun effet concret, le sentiment d’appartenir à un groupe d’audacieux qui ne s’en laissent pas compter et, pour les plus stupides, la certitude d’être des gens au parfum à qui on ne ne la fait pas. Dieudonné, quant à lui, exprime l’époque : il est en fait complètement dépolitisé (il suffit de l’écouter quand il s’exprime « sérieusement » pour se rendre compte qu’il ne sait absolument pas de quoi il parle), homme d’affaires astucieux, clown efficace et talentueux, mégalomane individualiste. Il n’est pas si différent, après tout, d’un Jamel Debbouze, qui s’est fait connaître en faisant du comique identitaire mais a choisi de devenir un gentil garçon démocrate, républicain et anti-raciste (pour autant, quand il parle « sérieusement », il est tout aussi largué que Dieudonné). Le créneau de l’anticonformisme était à prendre, Dieudonné l’a pris.

Quelle pensée étrange! les mêmes lois qui commandent au soleil et à la lune, aux comètes et aux nébuleuses, gouvernent également la vie et la mort, Mussolini, Hitler, chaque butor nazi chantant la chanson de Horst Wessel et réclamant à grands cris du sang juif. (Isaac Bashevis Singer)

Depuis dimanche, j’ai relu le magnifique roman Le manoir du grand écrivain juif Isaac Bashevis Singer. Le livre (complété par le roman Le Domaine) raconte le destin d’une famille de Juifs orthodoxes polonais au 19e siècle. Singer évoque subtilement les tensions au sein de la population juive polonaise entre les différents courants religieux, entre les croyants et les Juifs se voulant « éclairés » par la science et les Lumières, entre l’appartenance communautaire et la revendication d’une identité polonaise ou européenne. Un parfait antidote au discours actuel qui, de plus en plus, parle des Juifs comme s’il s’agissait d’une entité monolithique et immuable (discours fondamental chez les antisémites mais aussi chez certains de leurs adversaires). Alors on se permettra un conseil aux fans de Dieudonné : riez avec lui si vous voulez (aucun préfet ne parviendra à vous empêcher de rire et c’est heureux) mais lisez Isaac Bashevis Singer.

Une réponse

  1. Michel

    Les spectacles de Dieudonné sont très faibles. Il suffit de tous les regarder pour s’en convaincre. Il fait le même depuis des années, ne changeant que quelques éléments. Sur plusieurs spectacle, il s’auto-plagie : le championnat de la victimisation, le débat TV, le dialogue esclave-esclavagiste, et j’en passe… Il n’y a aucun coup de génie à faire un sketch sur le Bataclan deux ans et demi après l’attentat, surtout pour servir son gimmick trop usé des imitations. Il y aurait gagné à faire un improviser un sketch dès le 14 novembre, sur scène, filmé et puis diffusé sur Youtube. Là, on aurait vu sa capacité d’humoriste : intervenir dans les 24h sur un sujet difficile, en ayant les bons mots tout de suite et pas quand la société vous l’autorise.

    Le véritable fond de Dieudonné, c’est l’absence totale de conviction, qui mène au complotisme, que vous confondez avec la lutte contre le système, alors que c’est le contraire ! On ne peut s’en prend efficacement au Système quand on ne le connaît pas. Le public de Dieudonné qui dénonce le Système et le Système qui dénonce le public de Dieudonné n’attaquent pas la réalité d’un phénomène mais seulement l’idée qu’ils s’en font. Le Système s’en prend à lui parce qu’il est antisémite, quand le public s’en prend au Système parce qu’il lui ment tout le temps. Dans les deux cas, c’est faux et contreproductif. Dans Dieudonné en Paix, Dieudonné demande à son public s’il croit que l’homme a marché sur la Lune. Peu de courageux lèvent la main. Quelle révolte attendre d’un tel public de loques ?

    Dieudonné ne croit en rien. Il est fade sur Youtube et mauvais en interview. Ses spectacles sont réchauffés et ne convainquent que les curieux ou les convaincus. Une des forces d’un artiste est le renouvellement. Sur ce point, Dieudonné ne prend plus de risque depuis très longtemps. Dieudonné ne peut pas être un concentré de notre époque, parce qu’il ne la comprend pas, et que par-dessus tout, il s’en fout. Exemple : il se prétend pro-palestinien, promettant un million d’euros pour aider la Palestine. Il invite un chirurgien, Christophe Oberlin, à qui il remet un million de Francs CFA, soit 1500 euros. Un tel cynisme devrait le condamner définitivement aux yeux de son public, et pourtant…

    S’il y a bien quelque chose qui rapproche Dieudonné de Coluche, c’est qu’après des débuts à se moquer des cons et des beaufs, ils ont finis par s’en faire leur seul public. Dieudonné profite de son passé sulfureux pour refourguer des spectacles merdiques à un public persuadé qu’il n’a pas changé. Hélas, ça marche parce qu’il y a des pouvoirs publics pétrifiés à l’idée de ne pas suffisamment s’agiter contre la « haine ». C’est la rencontre de deux aveuglés : le public et le Système.

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