Le 7 novembre 2017, le site Slate a publié un texte signé par 314 enseignants qui proclament solennellement : « Nous, enseignantes et enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur et du français langue étrangère, déclarons avoir cessé ou nous apprêter à cesser d’enseigner la règle de grammaire résumée par la formule «Le masculin l’emporte sur le féminin ». Trois remarques essentielles doivent immédiatement être formulées. Premièrement, les signataires sont des fonctionnaires, donc des serviteurs de l’État. Deuxièmement, ce sont des enseignants, donc des individus qui ont, d’une manière ou d’une autre, un devoir d’exemplarité vis-à-vis de leurs élèves ou étudiants. Troisièmement, ces enseignants n’expriment pas une opinion, ils déclarent qu’ils violent ou s’apprêtent à violer la loi (le statut des fonctionnaires les contraint légalement à appliquer les programmes définis nationalement). Il s’agit donc d’un acte d’une extrême gravité qui, non seulement révèle une désinvolture étonnante de la part des signataires, mais s’inscrit dans un phénomène très inquiétant de banalisation de l’idée de désobéissance civile.

Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien (Henry David Thoreau, La désobéissance civile)

On parle de désobéissance civile lorsque des individus décident de transgresser publiquement une loi en invoquant des motivations éthiques, dans le but d’obtenir l’abrogation ou la modification de cette loi. Par définition, toute violation revendiquée de la loi est un acte d’une extrême gravité. C’est une chose de commettre un délit ou un crime, c’en est une autre, très différente et en fait beaucoup plus grave, d’affirmer publiquement qu’on en est fier et qu’on appelle tout le monde à suivre notre exemple. On peut considérer que toute violation revendiquée et assumée de la loi est, dans son essence, antisociale, c’est-à-dire qu’elle sape, non pas seulement l’ordre social d’une société donnée à un moment donné, mais le principe même d’ordre social. Il suffit en effet qu’une seule loi soit violée publiquement et impunément pour que l’idée même de respect de la loi perde toute sa légitimité.

Raisonnez autant que vous voulez et sur ce que vous voulez ; mais obéissez ! (Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?)

C’est la raison pour laquelle la notion de désobéissance civile est hautement problématique et qu’on peut fort bien, comme le philosophe Kant, par exemple, la juger illégitime par principe. En tout cas, même si on accepte d’envisager la légitimité de l’idée de désobéissance civile, il devrait être évident qu’un tel comportement, violer la loi et le revendiquer, ne peut être qu’absolument extra-ordinaire (au sens littéral du terme) et réservé à des situations d’une gravité exceptionnelle. Or, il semble au contraire, depuis quelques années, qu’un nombre croissant d’individus estiment évident qu’ils ont le droit, voire le devoir, de violer une loi pour autant que celle-ci leur déplaît souverainement, tout en affirmant qu’ils agissent ainsi pour le bien commun (dans le meilleur des cas) ou au nom des prérogatives de leur conscience. Champs d’OGM fauchés, référendum en Catalogne, aide au séjour d’immigrés clandestins, perturbation de rassemblements politiques ou de spectacles, destruction d’œuvres d’art, refus de célébrer des mariages homosexuels, décision de ne pas enseigner une règle de grammaire…

Créon. – Ainsi tu as osé passer outre à ma loi ?

Antigone. – Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée !

(Sophocle, Antigone)

Bien entendu, chaque personne qui se proclame « résistant » (en osant parfois faire référence à la Résistance contre l’occupant Allemand pendant la deuxième guerre mondiale) en violant une loi jugée « inique » a l’impression subjective qu’il agit au nom de sa conscience outragée pour s’opposer à une situation de fait révoltante. Toutefois, on se permettra de souligner que c’est exactement la logique des terroristes. Que l’on considère les djihadistes musulmans actuels ou les organisations terroristes d’extrême gauche des années 70-80, on peut constater qu’ils justifient toujours leurs actes par l’idée qu’ils affronteraient une situation moralement insupportable (l’oppression capitaliste, l’impérialisme américain, le blasphème, la persécution des musulmans,…) qu’il serait impossible de résoudre par des moyens légaux (même s’il est vrai que la notion de désobéissance civile implique, en théorie, la non-violence, ce qui est bien entendu un point fondamental qui la différencie du terrorisme ou de la criminalité).

Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage (Montaigne)

On arguera, avec la bonne conscience candide qui caractérise tant de propos du débat public actuel, que ces terroristes ont tort, qu’il n’existe pas vraiment de dictature capitaliste ou de persécution systématique des musulmans. Mais cet argument ne tient pas une seule seconde. D’abord parce qu’on peut objecter la même chose à n’importe quel acte de désobéissance civile. On peut très bien affirmer que les OGM ne sont pas dangereux en eux-mêmes, que l’immigration clandestine doit être combattue ou que l’écriture non-inclusive n’est pas une violence faite aux femmes. Ensuite parce que, encore une fois, celui qui décide de violer la loi au nom d’un principe est toujours subjectivement persuadé que l’importance et la validité indiscutable de ce principe justifient la violation de la loi.

Le problème ne se poserait pas si tout le monde avait la même morale. Si nous partagions tous exactement les mêmes valeurs morales et qu’une loi violait manifestement l’une de ces valeurs, on pourrait sans doute justifier la désobéissance. Ceci dit, dans ce cas, une telle loi ne verrait probablement jamais le jour, du moins en démocratie, précisément parce que tout le monde s’y opposerait. Mais il se trouve que, de toute façon, nous n’avons pas tous la même morale, loin s’en faut, et sans doute moins que jamais (du fait de l’individualisme et du multiculturalisme). Et il ne sert vraiment à rien de glapir Liberté, Égalité, Fraternité pour justifier la désobéissance à certaines lois car il existe bien entendu différentes interprétations de chacune de ces trois notions (ou « valeurs »).

Mais en vertu de cette institution d’un État, chaque individu particulier est l’auteur de ce que fait le souverain, et, par conséquent, celui qui se plaint d’une injustice de la part de son souverain se plaint de cela même dont il est l’auteur (Hobbes, Léviathan)

Or, il faut toujours se garder d’une vision angélique de la démocratie (celle qu’on apprend aux enfants mais, précisément, ce sont des enfants). La démocratie n’est pas un régime de consensus, bien au contraire. La démocratie permet de réguler les oppositions idéologiques, éthiques, religieuses, sociales, économiques qui fracturent la société. C’est la raison pour laquelle il est absolument essentiel que chaque camp et chaque citoyen accepte le résultat des élections et obéisse aux lois qui lui déplaisent. Mais cette acceptation ne signifie évidemment pas que les perdants sont convaincus par les arguments des vainqueurs. Elle signifie simplement, mais c’est essentiel, qu’on reconnaît la légitimité de l’élection. Autrement dit, l’obéissance (au résultat d’une élection, aux lois instaurées par le camp vainqueur) est une vertu éminemment démocratique et même l’un des fondements de toute démocratie. La démocratie, somme toute, repose sur un pacte assez simple à décrire : nous ne sommes pas d’accord et nous ne le serons jamais, mais nous voulons néanmoins vivre ensemble, donc nous allons réguler nos désaccords pacifiquement par l’élection et le respect du Droit.

Qu’il s’agisse de ne pas reconnaître le résultat d’une élection ou de désobéir publiquement à une loi, dans les deux cas un tel comportement est profondément antidémocratique et antisocial. Voilà pourquoi la désobéissance civile doit être réservée (et encore, c’est discutable) à des cas absolument exceptionnels où le scandale moral est extrême, où les nuisances engendrées par la loi sont massives et durables et où tous les moyens légaux ont été mis en œuvre en pure perte. La banalisation d’un tel comportement est injustifiable et dangereuse au plus haut point.

Je pose donc qu’il y a une limite à l’utilisation de la désobéissance civile pour qu’elle ne nuise pas au respect de la loi et de la constitution (John Rawls, Théorie de la justice)

Par conséquent, les enseignants qui ont signé la déclaration publiée dans Slate doivent être soumis à une procédure disciplinaire et, s’ils persistent, être radiés de la fonction publique. Dans le cas contraire, étant moi-même professeur de philosophie, catholique, marxiste et Breton, j’enseignerai dorénavant à mes élèves que la PMA et l’avortement sont contraires à la loi divine, que le capitalisme doit être détruit par la violence et que la Bretagne doit immédiatement faire sécession. Je suis sûr que je pourrai même trouver un quarteron d’ahuris disposés à signer une tribune pour justifier tout cela au nom du Progrès, de la Civilisation, de la Liberté, de l’Égalité et des droits imprescriptibles de la Conscience humaine.

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