Je ne pense pas être d’un naturel excessivement chafouin, ni outrageusement belliqueux…mais qu’il me soit permis de pousser ici un cri : je hais le sport et les sportifs ! Ahh ! Ça va mieux. Oui, je sais, j’entends déjà les commentaires : ben ouais, euh…, on sait, il suffit de te regarder, ça se voit ! Tout d’abord, et sauf votre respect, qu’il me soit permis de vous dire que je me soucie de vos commentaires ironiques comme de la première vareuse dont ma mère recouvrit, dans ma Loire-Atlantique natale, mes fesses blondes et duveteuses de bébé. (Bon, j’arrête, j’excite tout le monde).

La dictature de l’effort rédempteur

Non, franchement, c’est quoi, cette dictature de l’effort rédempteur ? Passe encore que des hordes d’excités vous bousculent dans la rue, sanglés de lycra moulant et fluorescent, plus rouges que des apoplectiques finissants, en vous crachant leur sueur aigre au visage tandis qu’ils sautillent sur place en attendant que le feu passe au rouge. Passe également que des cyclistes, Himalayas du mauvais goût avec leurs jambes rasés, leurs chaussures improbables, leurs casques de mantes religieuses et surtout, surtout… leurs shorts moulants dignes des pires back-rooms des bars du Marais, vous bloquent régulièrement pendant qu’ils ahanent en gravissant la côte de la vallée de Chevreuse, alors que depuis l’invention du moteur à explosion, ça passe très bien en seconde.

Passe aussi que des meutes hurlantes de supporters (qu’il nous faut, nous, supporter) se réunissent mystiquement dans leurs nouvelles églises -avec retransmission télévisuelle obligatoire dans tous les bars de France– pour acclamer des hordes de mercenaires analphabètes et millionnaires dans des combats dont le résultat tient plus du hasard inhérent au 60,80 ou 90 minutes du combat (selon que l’on parle hand, rugby ou foot… vous voyez, je me suis documenté) que de l’excellence sportive.

Et encore, les joueurs sont une bénédiction, vu qu’ils se contentent à la fin de l’effort d’un « on est très content d’avoir pris les trois points » ou de dédier leur victoire à tonton Francis. Non, le pire, ce sont les entraîneurs, commentateurs, consultants… , que nous devons subir urbi et orbi et qui se croient obligés de nous asséner que « On est sur une bonne série de résultat (ou sur une stratégie de reconquête)», « qu’au niveau de la motivation, on a pallié à l’absence de forme physique » mais « qu’il va falloir revenir aux fondamentaux » et « gérer la pression».

Le sport contamine tout

Et puis le sport contamine tout. Notre langue, d’abord : toute la société parle désormais Sport ; le premier ministre en se plaçant au-dessus de la mêlée fait preuve de leadership en vous présentant son équipe de combat pour relever les challenges de l’économie moderne. Ce qui lui permettra sans doute de déclarer plus tard : « Nul doute qu’un peu de fair-play lors d’une discussion sur terrain neutre nous permettra de remettre les compteurs à zéro avec les partenaires sociaux». Cette contamination de la langue n’est pas tout. Nos simples distractions sont aussi touchées : plus possible d’allumer une télévision ou une radio sans tomber sur des combats, des concours, des duels, des « battles » pour être le meilleur, le premier : Koh Lanta, The Best , La Nouvelle Star, The Voice, le meilleur chef, le meilleur pâtissier, le meilleur dîner, le meilleur animateur, le meilleur gîte… j’en passe, le pire est à venir.

Et les gladiateurs s’affrontent dans cette nouvelle arène. Plus de distraction sans compétition. Il faut des cris et des larmes, de la souffrance, un gagnant et un perdant et cela même si les tricheries, les simulations, et les bassesses utilisées pour gagner auraient fait rougir monsieur Machiavel lui-même et devraient rendre ces programmes ou ces matches interdits aux moins de 16 ans, car susceptibles de nuire à leur épanouissement moral. Voilà comment on nous bâti une belle idéologie où le vainqueur, le premier, le gagnant devient notre nouveau Dieu. Vae Victis (Malheur aux vaincus)… « Ce système religieux privilégie le plus fort sur le plus faible, le gagnant sur le perdant, l’opprimant sur l’opprimé, les lignes droites, la régularité faiseuses d’abstractions angéliques, à l’irrégulier, au chaotique, le temps abstrait chronométrique au temps du vivant… Globalement, le système sportif s’organise sur une mystique de « droite » (1).

La passion du classement

Il ne vous est jamais venu à l’esprit qu’être le premier n’a souvent aucun sens ? Notre statut d’espèce évoluée, trônant en haut de la pyramide alimentaire et bardée de technologies qui nous rendent plus rapides, plus forts, plus violents… nous donne au moins un avantage : il ne nous est plus nécessaire de combattre à chaque instant pour survivre. Alors, détendons-nous ! Le deuxième mangera aussi.

Et puis avant de tenter de se dépasser (idéal sportif bien connu), il vaudrait mieux d’abord commencer tout simplement par se rencontrer et converser avec soi-même. Et la souffrance et la sueur ne servent pas à grand-chose pour cela (2). Cette passion du classement est maladive : est-ce qu’on compare Manet à Picasso, un foie gras mi-cuit à un risotto aux morilles, la Petite Pervenche au Géranium herbe à Robert, le chardonneret élégant à la bergeronnette printanière, Amadeus à Ludwig ou Totor (Hugo) à Mimile (Zola) ? Qui est premier, qui est dernier ?

Pour un winner à la mâchoire serrée, combien de loosers, de seconds, de perdants, mais rêvant d’un autre monde ? Combien de velléitaires aux yeux clairs laissant passer les trains pour suivre la première hirondelle ? Je n’ai qu’un souhait : qu’il me soit possible d’être à peu près, pas trop mauvais, passable, plutôt pas mal, assez bien….. Mais surtout pas premier!

Bibliographie

1- Jacques Gleyse, « Le système sportif : une re-ligion pour la modernité ? », Corps et culture [En ligne], Numéro 3 – 1998.

2- Michel Onfray : « Je tiens pour ma part à l’impossibilité de défendre le sport et l’hédonisme en même temps. Je vois dans le sport un épiphénomène judéo-chrétien qui légitime le plaisir dans, par et pour la souffrance, la douleur… Se surpasser, se dépasser, baver, transpirer, courir, s’essouffler, cracher, suer, tout ça pour quoi? Quel résultat? Des bleus, des courbatures, des fractures parfois, des plaies, des bosses – et de la jouissance fabriquée avec de la douleur, très peu pour moi… Que les militaires aiment tant le sport ne m’étonne pas. Que les curés de mon enfance l’aient également aimé ne m’étonne pas. »

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