Toute tentative de faire de la notion de race une catégorie politique doit être dénoncée, d’où qu’elle vienne. Il faut renouer avec l’héritage universaliste de Martin Luther King, c’est-à-dire le dépassement de la notion de race par la défense intransigeante de la citoyenneté.

A intervalles réguliers, le Parti des Indigènes de la République – PIR – et sa militante la plus connue, Houria Bouteldja, sont pris à partie et telle ou telle déclaration fournit le prétexte à un « scandale » qui enflamme pour quelques jours médias et réseaux sociaux. Afin d’éviter la pratique répandue (sur Internet mais aussi de plus en plus dans les « tribunes » publiées par des « collectifs » dans les journaux) consistant à se prononcer péremptoirement sur une question ou une personnalité sans l’avoir étudiée, nous avons lu attentivement le livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous (La fabrique éditions).

Ce que j’aime chez Genet, c’est qu’il s’en fout d’Hitler (page 20)

Ce qui saute d’abord aux yeux à la lecture de ce livre, c’est qu’il est extrêmement mal écrit. Il ne s’agit pas là d’une insulte mais d’une observation essentielle pour comprendre les thèses de Bouteldja et du PIR. Le style est très allusif, heurté, passant constamment d’un registre à l’autre. Ce n’est sans doute pas un hasard si Jean Genet est une référence très fréquemment invoquée car le livre de Bouteldja aurait dû être un texte littéraire. Mais il se présente comme un essai sans en respecter les règles de rigueur. Ce point est fondamental car le statut indéterminé du texte est assez commode pour l’auteur. On peut en effet réfuter un raisonnement discursif. Il est au contraire très compliqué de réfuter un poème, fût-il en prose et sans grand intérêt littéraire.

Ahmadinejad, mon héros (page 32)

Le raisonnement procède par glissements et généralisations systématiques, d’autant plus pernicieux qu’ils sont tacites. On passe ainsi en une phrase de la colonisation de l’Amérique (avec le massacre subséquent des Indiens) à la condition des descendants d’immigrés en France aujourd’hui, non pour comparer ces deux phénomènes mais pour les identifier. Le texte de Bouteldja est de plus intrinsèquement narcissique. L’auteur écrit souvent « nous » (les « Indigènes ») mais ce Nous est constamment exprimé sous la forme d’un Je, celui de Bouteldja, de ses affres, de ses douleurs et de ses cas de conscience. On peut noter de ce point de vue que Houria Bouteldja est un produit de son époque et que sous l’apparence du pamphlet politique se révèle constamment l’obsession post-moderne de soi. Tout comme est typique de notre époque, son besoin de multiplier les provocations faciles, pour faire « punk », comme lorsqu’elle justifie les déclarations hostiles aux homosexuels de l’ancien président iranien Ahmadinejad.

Vous avez peur de nous (page 35)

D’ailleurs, qui est précisément ce Nous, ou ces « frères » et ces « sœurs » que l’auteur convoque presque à chaque page ? Selon le contexte de chaque passage, le « nous » semble parfois évoquer les Musulmans, parfois les Arabes. Mais il désigne aussi les Noirs. Il apparaît au fil des occurrences que le « nous » de l’auteur rassemble tous les colonisés et descendants de colonisés mais aussi les descendants d’esclaves. La logique voudrait alors que ce « nous » renvoie aussi, par exemple, aux Irlandais blancs et catholiques sauvagement colonisés par les Anglais. Mais il n’en est rien puisque seuls les colonisés supposés victimes du racisme font partie du « nous » de l’auteur laquelle, du reste, parle à plusieurs reprises de « ma race ». Quelle est cette race ? Une race arabe ? Une race musulmane ? On ne le saura pas. Mais il apparaît en tout cas clairement que ce Nous et cette Race rassemblent tous ceux qui ne sont pas Blancs.

Ce qu’il fait [Malcom X] c’est de dire : Vous valez mieux parce que vous êtes noirs. Et bien sûr, ce n’est pas vrai. C’est ça l’ennui (James Baldwin)

La pensée de Houria Bouteldja est totalement circulaire. Toutes les conclusions qu’elle tire sont contenues dans les postulats dont elle part. Et tous ces postulats se résument à un seul : les Noirs, les Arabes et les Musulmans sont victimes, continûment et intégralement, d’un racisme institutionnalisé conçu et perpétué par les Blancs. Il ne s’agit pas ici d’une interprétation de notre part mais d’une thèse que l’auteur répète à l’envi. Or, il est facile de voir qu’il n’existe absolument aucun moyen de sortir de l’impasse générée par cette affirmation de départ. Si les Noirs et les Arabes ont été « racialisés » par les Blancs et doivent, de ce fait, se penser eux-mêmes en terme de races, la seule issue est l’affrontement racial jusqu’à extermination d’un des adversaires. Du reste, il suffit pour s’en convaincre d’observer la situation aux EtatsUnis. La référence constante des mouvements anti-racistes se situant dans la mouvance du PIR est la lutte pour les droits civiques aux EtatsUnis et la figure de Malcom X (d’ailleurs revendiqué comme inspirateur et figure tutélaire dans le livre de Bouteldja). Il faut rappeler et marteler que l’identification, malheureusement si souvent faite, entre la situation des « minorités » visibles en France aujourd’hui et celle des Noirs aux EtatsUnis est une absurdité complète (et même une insulte aux Noirs américains). Quel équivalent peut-on trouver en France de l’atroce esclavage dont ont été victimes les Noirs aux EtatsUnis ? Quel équivalent en France aujourd’hui du répugnant apartheid légal auquel étaient soumis les Noirs dans certains États américains jusque dans les années 60 ?

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. (page 72)

Aucun, et c’est pourquoi ceux qui dénoncent, comme Bouteldja, un racisme d’État ou racisme institutionnel en France en 2017 sont toujours obligés de parler de manière figurée ou de pratiquer des identifications abusives. On va parler d’apartheid et de ghettos pour désigner la concentration de populations d’origine immigrée dans certains quartiers. On évoquera le racisme institutionnel pour expliquer la sur-représentation réelle ou supposée des descendants d’immigrés dans les statistiques de l’échec scolaire ou de la délinquance. Mais tout cela ne peut se faire qu’au prix d’un déni de principe général et constant, à savoir le fait qu’il n’existe absolument aucune législation discriminatoire en France fondée sur la couleur de la peau. Or, il faut se souvenir des terribles effets entraînés aux États-Unis par l’obsession de la race. Les agitateurs de l’extrême droite américaine blanche et un grand nombre des leaders de la « communauté afro-américaine » ont, conjointement, transformé l’Amérique en champ de lutte inter-raciale permanent. Au point qu’aujourd’hui, après des décennies de lecture exclusivement racialiste des rapports sociaux, il est devenu pratiquement impossible pour un individu aux ÉtatsUnis de s’exprimer sur quelque sujet que ce soit autrement que en tant que Noir ou en tant que Blanc. Cela explique que, dans une large mesure, il n’existe plus de société américaine mais un conglomérat bancal de « communautés » en lutte permanente pour l’accaparement du capital économique, politique et symbolique. Et contrairement à ce que prétendent une bonne partie des « progressistes » français, l’élection de Donald Trump n’a en rien provoqué cette fracturation et cette dissolution de la société américaine, elle n’a fait que la révéler. Les vrais responsables sont, depuis des décennies, les agitateurs racialistes, Noirs et Blancs, ainsi que le Parti Républicain et le Parti Démocrate qui, chacun à leur manière et dans un mélange d’aveuglement idéologique et de calcul électoral à courte vue, ont réussi à transformer la couleur de peau en catégorie politique prépondérante. C’est exactement la logique de Houria bouteldja mais il faut souligner qu’elle n’est pas la seule à devoir être incriminée.

Pourquoi devrions-nous adopter les priorités et les hiérarchies de l’Occident ? (Ashis Nandy)

Nous sommes d’avis que l’histoire de ce qu’on appelle encore (du bout des lèvres) l’Occident est, en grande partie, une succession de massacres et de ce que l’on nommerait aujourd’hui sans hésitation des crimes contre l’humanité. Les ÉtatsUnis se sont construits sur le génocide des Indiens et l’infâme traite des Noirs. L’Europe a construit, ou plutôt exprimé, sa puissance sur et par la colonisation elle-même justifiée par un racisme tantôt explicite tantôt implicite (la fameuse mission civilisatrice). Tout cela est vrai et, de ce fait, nous serons toujours du côté de ceux qu’affligent les rodomontades de certains « républicains » actuels si fiers de ce qu’ils sont ou croient être. Mais il n’en reste pas moins que la vision du monde de Houria Bouteldja est et ne peut être qu’une vision de guerre civile et même de guerre raciale. C’est la même impasse qu’on observe aux EtatsUnis avec le mouvement Black Lives Matter (BLM). Quelles que soient les vérités martelées par BLM sur le racisme aux ÉtatsUnis, leur grille de lecture de la société, comparable à celle de Bouteldja, les amène à voir tout Blanc comme un ennemi parce qu’il est Blanc et tout Noir qui ne partage pas leur point de vue comme un Oncle Tom.

On ne reconnaît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur et de vouloir incarner les canons de la modernité. (page 49)

Enfin, on ne peut pas faire l’impasse sur le fait que Houria Bouteldja réserve aux Juifs une place singulière dans l’économie de la machine raciste à laquelle elle résume et réduit les sociétés européennes. Cela apparaît dès le titre du livre, Les Blancs, les Juifs et nous, une formule qui semble supposer (de manière assez délirante) que les Juifs ne seraient ni Blancs ni non-Blancs. Décidément, les Juifs semblent toujours et partout voués à  être assignés à un rôle symbolique et politique et, malheureusement, le débat public en France devient de ce point de vue de plus en plus affligeant. Une partie de la droite (Ivan Rioufol, William Goldnadel, Eric Ciotti, par exemple), une frange de ceux qui se déclarent « républicains » (et se réclament souvent de Manuel Valls) et le Front National « mariniste » ont fait du Juif l’incarnation de l’Occident. D’où leur sionisme obsessionnel qui les conduit à confondre défense d’Israël et alignement sur les thèses de l’extrême droite israélienne. D’où aussi leur hostilité viscérale à l’islam qui les amènent à débusquer l’antisémitisme partout, chez les Arabes en général et chez les « islamo-gauchistes » en particulier. D’un autre côté, les « identitaires » musulmans à la Houria Bouteldja et leurs alliés plus « présentables » (Tariq Ramadan, Edwy Plenel, Rokhaya Diallo) ne cessent de parler des Juifs, par exemple en comparant la situation actuelle des musulmans en France à celle des Juifs dans les années trente (ce qui est parfaitement absurde) ou en érigeant la cause palestinienne en absolu politique et moral.

Retrouvons le sens du politique

Il faut le dire et le répéter : il est moralement condamnable et politiquement irresponsable d’importer, de quelque manière que ce soit, le conflit israélo-arabe en France. De ce point de vue, la liste est longue de ceux, à gauche et à droite, pro-israéliens ou pro-palestiniens, qui devraient faire leur examen de conscience. Tous ceux qui vantent le « modèle israélien » pour combattre le terrorisme en France, tous ceux qui défilent avec des pancartes en faveur du Hamas ou en soutien au Likoud, tous ceux qui s’expriment sur la question en précisant qu’ils le font en tant que Juifs ou en tant que Musulmans, tous ceux qui voient des antisémites partout et tous ceux qui voient des islamophobes partout. Et il est tout aussi moralement condamnable et politiquement irresponsable de transformer des mots comme Musulman, Chrétien ou Noir en catégories politiques. De ce point de vue, la condamnation politique et morale de Houria Bouteldja est légitime et nécessaire mais elle ne doit pas servir de paravent au fait que quantité de personnes, journalistes, intellectuels, politiciens, tiennent des propos tout aussi irresponsables que les siens.

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