Il faut bien admettre qu’il est devenu extrêmement difficile de discuter (dans tous les sens du terme) les différentes manifestations du féminisme. Les noms d’oiseaux surgissent rapidement et, surtout, l’idée même d’une confrontation arguments contre arguments semble de plus en plus être spontanément considérée comme hérétique par celles et ceux qui se revendiquent du féminisme. Certes, certains critiques du féminisme usent volontiers de l’outrance et de la caricature. Mais les représentants du féminisme radical, de leur côté, considèrent tout questionnement sur leurs prises de position comme blasphématoire. Il est en effet significatif de constater qu’aucune distinction n’est faite entre des antiféministes obsessionnels (comme, par exemple, Eric Zemmour) et des intellectuels qui mettent en garde contre certaines dérives du discours féministe (Élisabeth Badinter, par exemple, qui, c’est un comble, est couramment accusée d’être antiféministe en plus d’être, prétendument, islamophobe voire raciste).

Tout antiféministe est un porc

Or, le féminisme radical actuel n’est pas du tout marginalisé, il est au contraire très présent dans l’espace médiatique (par l’intermédiaire des représentantes de différentes associations comme La Fondation des femmes, Osez le féminisme, Les effronté-e-s, etc), au point qu’on pourrait facilement s’imaginer qu’il incarne la seule forme possible de discours féministe. Le problème réside dans le fait que ce féminisme radical défend une idéologie très structurée (ce qu’on ne peut pas lui reprocher) tout en prétendant constamment n’en défendre aucune (ce qui est malhonnête). Bien entendu, personne ne peut raisonnablement se prononcer contre l’égalité entre hommes et femmes ou en faveur de l’agression et du harcèlement sexuel. Or, les féministes radicaux prétendent toujours, du moins dans leurs interventions publiques, lutter contre les violences faites aux femmes ou contre l’inégalité entre les hommes et les femmes, et ce indépendamment de toute conception précise de l’être humain, de la société, du désir.

Le féminisme est une philosophie

Une telle posture est profondément hypocrite car elle les rend par principe inattaquables, puisque toute mise en cause de leurs positions ou propositions va être interprétée comme une défense du machisme. Cette posture est aussi fondamentalement mensongère car il se trouve qu’en réalité le féminisme radical défend bel et bien une conception précise des relations humaines, conception à laquelle il est donc parfaitement légitime d’opposer d’autres conceptions. Cette idéologie, comme toute idéologie, n’est pas toujours objectivement formulée mais se manifeste quotidiennement, d’une part par l’usage d’un vocabulaire spécifique (continuum des violences, emprise, sidération, violence symbolique, machisme systémique, charge mentale…), d’autre part par la propension à considérer des énoncés hautement problématiques comme des évidences indiscutables.

Je me m’aime pour m’aimer moi personnellement

Nous voudrions en donner un exemple (parmi beaucoup d’autres) très précis et très concret. Le dimanche 29 octobre 2017 ont eu lieu dans plusieurs villes de France des rassemblements pour protester contre les agressions et le harcèlement sexuels. On a pu apercevoir dans l’un des ces rassemblements une pancarte, brandie par une manifestante, portant l’inscription « Je m’habille pour me plaire », et le « me » était souligné. Cette idée, selon laquelle on s’habille uniquement pour se plaire à soi-même, est d’ailleurs exprimée de plus en plus fréquemment, généralement sur le ton à la fois de l’évidence et de la revendication militante (ce qui est justement une caractéristique des assertions idéologiques).

Examinons sérieusement cet énoncé très étrange : Je m’habille pour me plaire.

D’abord, en admettant qu’il soit psychologiquement concevable que quelqu’un s’habille réellement dans l’unique but de se plaire à lui-même, quelle perspective existentielle désespérante que ce face-à-face narcissique avec soi-même. Mais demandons-nous à quoi peut correspondre, réellement, dans la vie quotidienne, une telle affirmation. La logique sous-jacente de cette proclamation consiste à considérer que soit on s’habille pour se plaire, soit on s’habille pour plaire à tout le monde. Ce qui semble indiquer que la personne qui proclame ce « Je m’habille pour me plaire » reprend en fait à son compte les pires stéréotypes machistes. Si en effet, elle ne s’habillait pas uniquement pour se plaire à elle-même, elle considérerait, apparemment, qu’elle s’habille pour plaire à tout le monde, donc qu’elle « aguiche ». Or, il n’en va évidemment pas ainsi dans la vie réelle. On ne s’habille ni pour se plaire à soi ni pour plaire à tout le monde. On s’habille toujours pour plaire à quelqu’un même si on ne sait pas de qui il s’agit. Autrement dit, on s’habille dans l’espoir de plaire à quelqu’un qui nous plairait aussi. Et ceci n’implique évidemment pas forcément une entreprise active de séduction ou, a fortiori, une relation sexuelle mais, par exemple, un simple regard appréciateur qui nous fera d’autant plus de bien qu’il émane de quelqu’un que l’on trouve attractif.

Seul l’autre peut m’informer de mon existence

Car en effet, que veut dire « bien s’habiller » ? Cela signifie forcément chercher à attirer le regard car, si personne ne nous signale, d’une manière ou d’une autre, que nous sommes bien habillés, nous ne pourrons jamais savoir si nous le sommes. L’expression « Je m’habille pour me plaire » n’a donc strictement aucun sens. On peut s’estimer soi-même (ou pas) mais on ne peut jamais à proprement parler se plaire, puisque cela impliquerait qu’on éprouve de l’attirance pour soi-même, ce qui nous emmènerait aux frontières de la pathologie mentale. On pourrait arguer que cette expression n’est qu’une façon de parler, qu’elle ne signifie pas ce qu’elle semble signifier, qu’il ne faut pas la prendre au pied de la lettre. Cet argument ne tient pas. On ne cesse de nous sommer de prendre la parole des femmes (et de préférence celle des femmes féministes) au sérieux. Nous sommes d’accord, mais dans ce cas il faut prendre toutes les paroles (et tous les slogans) au sérieux. Or, cette parole-là est folle.

Un imaginaire en chantier

Le féminisme radical exige, sans le dire, un bouleversement complet de toutes nos représentations de la sexualité, du désir, de l’altérité et des rapports sociaux. Il  se veut le moteur d’une entreprise de restructuration de l’imaginaire. En cela, d’ailleurs, il est un mouvement révolutionnaire. Nous l’appelons solennellement à cesser d’avancer masqué. Il est temps que les représentants de ce féminisme radical exposent clairement dans le débat public leur philosophie de l’être humain et de la société. Un véritable débat pourra alors s’engager en lieu et place de cet insupportable affrontement ridicule et permanent entre des « antiféministes » (réels ou putatifs) et de « courageuses militantes qui ne demandent rien d’autre que le respect et la concorde ». Ce pourrait être l’occasion, notamment, de réfléchir sérieusement aux vertigineuses implications de cette phrase ô combien énigmatique : « Je m’habille pour me plaire. ».

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