Suite au passage de l’historien Georges Bensoussan dans l’émission Répliques animée par Alain Finkielkraut sur France Culture, un  collectif d’enseignants, « chercheurs » et journalistes a rédigé une plainte au CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) afin que celui-ci condamne les propos tenus dans l’émission sur l’antisémitisme en France. Ce texte, l’énième du genre, permet de comprendre à quel point le débat public est aujourd’hui biaisé en France. Il permet aussi de comprendre que les principaux responsables de cette dégénérescence de l’affrontement intellectuel sont aussi bien les rédacteurs de ce texte caricatural et de mauvaise foi que ceux qu’ils attaquent et dont ils demandent la condamnation. Mais Finkielkraut (avec lequel nous sommes en total désaccord sur de nombreux points) n’a pas pour habitude, lui, de régler les controverses idéologiques à coups de plaintes en justice ou de récriminations au CSA. Voici leur texte.

« L’émission « Répliques » a une fois de plus franchi, ce matin du samedi 10 octobre, le seuil du tolérable. On sait que, depuis des années, son philosophe-animateur Alain Finkielkraut s’échine à mettre en scène un semblant de débat démocratique, en invitant des intellectuels aux positions antagonistes. Bien qu’il ne sorte souvent pas grand-chose de ces face-à-face, certains se plaisent encore à y trouver quelques références, et l’opportunité d’un débat d’idées policé. Mais de fait, cette émission est devenue depuis longtemps l’antichambre faussement feutrée de la banalisation des idées les plus réactionnaires.

Jusqu’ici, nous nous contentions d’en regretter l’audience et la publicité. Mais lors de l’émission consacrée au « sens de la République »les propos tenus par l’un des invités, Georges Bensoussan, historien, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah, ont très largement dépassé le cadre de ce que le service public peut accepter en son sein.

À la 28e minute, Georges Bensoussan, souhaitant étayer son hypothèse d’un antisémitisme généralisé des populations dites « musulmanes » en France, prononce ces mots : « Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés. (…). Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve quun sociologue algérien, Smaïn Laacher, dun très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France 3 : « Cest une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, lantisémitisme, on le tète avec le lait de la mère ». » À cet instant, nous assistons en direct au glissement assumé d’un racisme culturel à un racisme biologique, condamnant au délit, sans distinction, une partie de la population française dès la naissance.

Nous souhaitons remercier vivement son interlocuteur, l’historien Patrick Weil, qui a fort opportunément répondu : « C’est une honte que vous puissiez dire une chose pareille parce que vous condamnez quatre millions de nos compatriotes », avant d’argumenter avec ténacité, malgré d’incessantes interruptions et interpellations vindicatives — il fut ainsi accusé de se livrer à un « véritable terrorisme intellectuel », de ne pas effectuer de « travail de terrain » ou de ne pas maîtriser son sujet.

Mais nous tenons surtout à exprimer notre colère face à ces généralisations proprement racistes, à ces paroles haineuses, juridiquement condamnables, politiquement et moralement insupportables, et surtout totalement indéfendables pour celles et ceux qui connaissent réellement le terrain et travaillent sérieusement ces questions. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) l’écrit par exemple dans son dernier rapport : « La France issue de la diversité n’est pas plus antisémite que la moyenne, elle l’est autant ».

Qu’il soit possible aujourd’hui, en France, sur une radio de service public, de prononcer impunément de telles paroles, teintées de complotisme et sans le moindre fondement scientifique – Georges Bensoussan rappelant plusieurs fois lui-même que ce dont il parle n’est pas quantifiable – nous paraît d’une extrême gravité. Que ces propos émanent d’un historien pleinement associé à la mission éducative du Mémorial de la Shoah est proprement sidérant. Enfin, qu’un membre de cette institution, partenaire agréé du ministère de l’Éducation nationale, dont les nombreux stages de formation rencontrent un succès croissant et justifié, puisse ainsi porter l’étendard de la stigmatisation xénophobe nous semble entacher gravement sa mission d’« endiguer cette montée de la haine et des préjugés qui sévissent dans notre pays ».

Georges Bensoussan a tout à fait le droit de penser ce qu’il veut, de refuser d’analyser la complexité de notre société et de reprendre à son compte les discours les plus simplistes et les plus nauséabonds. Il a tout loisir de jouer de l’intimidation intellectuelle et de crier à la censure dès qu’il rencontre une contradiction argumentée. Il n’est ni le seul, ni le premier. C’est même devenu aujourd’hui le meilleur moyen d’attirer l’attention lorsqu’on s’exprime publiquement. Rien que de tristement banal, en somme.

Néanmoins, il est de la responsabilité du service public de lutter contre ces propos qui entretiennent des divisions artificielles dans notre société. Ainsi, nous demandons une condamnation ferme du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, dont c’est la responsabilité que de réguler ces dérapages, et affirmons haut et fort que la violence de tels propos ne fait pas honneur à notre mission collective de prévention des dérives de cette nature. »

Signataires :

Tewfik Allal, militant associatif ; Gregory Bekhtari, enseignant ; Hervé Bismuth, enseignant-chercheur en littérature ; Vincent Capdepuy, enseignant ; Zoé Carle, enseignante ; Grégory Chambat, enseignant ; Nathalie Coste, enseignante, élue à Mantes la Jolie ; Vincent Casanova, enseignant ; Laurence De Cock, enseignante ; Sophie Ernst, enseignante ; Eric Fournier, enseignant-chercheur en histoire ; Stany Grelet, enseignant ; Alain Gresh, journaliste ; Hayat El Kaaouachi, enseignante ; Fanny Layani, enseignante ; Erwan Le Nader, enseignant ; Laurent Lévy, essayiste ; Gilles Manceron, hirstorien, LDH ; Philippe Marlière, politiste ; Servane Marzin, enseignante ; Shlomo Sand, enseignant-chercheur en histoire ; Véronique Servat, enseignante ; Christophe Tarricone, enseignant.

On trouve dans ce texte toutes les tactiques rhétoriques à l’œuvre dans ces tribunes de « dénonciation citoyenne » qui tendent à devenir un genre littéraire (de bas étage) à part entière.

Il s’agit d’abord, tout chercheur neutre et objectif qu’on est, de dénigrer l’adversaire par des propos aussi insultants que flous. C’est l’objet du premier paragraphe où on profite de « l’affaire Bensoussan » pour tailler un costard trois-pièces à Alain Finkielkraut dont l’émission serait devenue « l’antichambre » « de la banalisation des idées les plus réactionnaires ». Le philosophe s’échinerait dans son émission « à mettre en scène un semblant de débat démocratique » dont il ne sort « souvent pas grand-chose » et il est de ce fait proprement stupéfiant que « certains se plaisent encore à y trouver quelques références ». On ne sait pas qui sont ces « certains » mais il y a fort à parier que ce sont des gens fort déplaisants. Bien entendu, les chercheurs ne prennent pas la peine de préciser en quoi il ne sortirait pas grand-chose de cette mise en scène d’un semblant de débat démocratique. C’est tout à fait inutile, ils sont chercheurs donc ils ont certainement raison.

Le racisme pour tous

Il s’agit ensuite d’imposer comme des évidences des pseudo-concepts forgés de toutes pièces pour satisfaire les objectifs idéologiques poursuivis. Il en va ainsi du fameux et oxymorique « racisme culturel ». Il suffit pourtant d’ouvrir un dictionnaire de français pour constater que le racisme se définit comme suit : Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie. Le Larousse précise qu’il existe un autre usage du terme, pris dans un sens très large et vague : Attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes. Et fournit comme exemple : Le Racisme antijeunes. Évidemment, dans cette deuxième acception, le mot Racisme n’a plus aucun sens spécifique puisqu’il devient un simple synonyme de « généralisation abusive » ou « caricature » (« essentialisation » dans le jargon des « chercheurs »). De ce point de vue, des phrases comme « Les musulmans sont intégristes » ou « Les Arabes sont misogynes » sont exactement de même nature que « Les fonctionnaires sont des paresseux » ou « Les syndicalistes sont corporatistes ». C’est idiot, c’est primaire, cela « construit un groupe imaginaire auquel sont assignés les individus », c’est un refus de la complexité du réel ; bref, c’est complètement con. Mais ce n’est pas du racisme.

Tous les moyens sont bons pour détruire l’infâme

Pourquoi, dans ce cas, les « chercheurs » ne se contentent-ils pas de traiter Alain Finkielkraut de « vieux con » et Georges Bensoussan de « sioniste fanatique vendu à Israël » puisque, de toute évidence, c’est en fait ce qu’ils pensent et ce dont ils veulent convaincre leurs lecteurs ? D’une part parce que de telles insultes pourraient leur valoir des plaintes en justice pour insulte ou diffamation. D’autre part parce que « vieux con » n’est pas assez infamant à leurs yeux. Traiter son ennemi de raciste, cela a tout de même plus de gueule (à défaut de dignité) et surtout cela permet de se débarrasser du pénible effort de fournir des arguments pour contrer ceux de ses adversaires (on ne va tout de même pas se prêter à une misérable mise en scène de semblant de débat démocratique dont il ne sortirait de toute façon pas grand-chose, on est occupé, on a mieux à faire, on cherche ). Enfin parce que, une fois qu’on a glissé le mot Racisme dans une expression comme Racisme culturel et qu’on en a posé le stigmate sur le front de l’ennemi, on sait (du moins on espère) que le public ne retiendra que le mot qui claque, le mot qui impressionne : Racisme. Culturel ou pas culturel, les « chercheurs » espèrent qu’il ne restera que cette sentence : Georges Bensoussan et Alain Finkielkraut sont des racistes. Ceci dit, même quand on est chercheur et qu’on a bien cherché pour trouver une jolie expression comme Racisme culturel, on ne peut pas s’empêcher de se dire qu’il n’est pas tout à fait exclu que les gens s’aperçoivent qu’on les prend pour des naïfs prêts à tout gober. Il importe donc de faire en sorte que la frontière entre racisme biologique et racisme culturel soit constamment brouillée afin d’instiller l’idée que, somme toute, tout cela c’est du pareil au même.

Dans le doute, toujours choisir le mot le plus insultant

C’est pourquoi les « chercheurs » en viennent à écrire cette phrase d’une stupidité tellement outrée qu’on la croirait tout droit sortie d’un sketch : « À cet instant, nous assistons en direct au glissement assumé d’un racisme culturel à un racisme biologique, condamnant au délit, sans distinction, une partie de la population française dès la naissance. ». Rappelons que ce à quoi nous assistons alors « en direct », c’est la déclaration suivante de George Bensoussan : « Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés. (…). Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France 3 : « C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère« . ». Les propos en question sont caricaturaux, très maladroits, on pourrait éventuellement aller jusqu’à affirmer que Georges Bensoussan a dit une grosse connerie. Mais quel sens cela peut-il avoir d’asséner que par ces propos Monsieur Bensoussan procède à un « glissement assumé d’un racisme culturel à un racisme biologique » ? Aucun. Absolument aucun. Un peuple n’est pas une race. Atavique veut dire « transmis par les ascendants » et peut donc désigner l’hérédité ou l’héritage. Quant à l’expression téter l’antisémitisme « avec le lait de la mère », elle est particulièrement disgracieuse (et si nous étions arabe, nous aurions sans doute envie de gifler Monsieur Bensoussan pour oser parler ainsi de notre mère) mais elle est sans le moindre doute à prendre dans un sens figuré. L’affirmation selon laquelle Georges Bensoussan défendrait un racisme biologique « assumé » est donc totalement gratuite, absolument infondée, purement rhétorique et gravement diffamatoire.

Ne jamais oublier de contacter son avocat avant d’écouter la radio

Mais peu importe pour les « chercheurs » car le but de leur texte n’est pas de critiquer, même de manière très véhémente, les positions de Georges Bensoussan mais de le transformer en paria dont la parole serait a priori délégitimée. Les « chercheurs » demandent une « condamnation ferme » de la part du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, ils affirment que Monsieur Bensoussan ne doit pas pouvoir s’exprimer sur le service public et ils indiquent, fielleusement, qu’il serait de bon ton de le poursuivre en justice pour « ces généralisations proprement racistes »,  « ces paroles haineuses, juridiquement condamnables, politiquement et moralement insupportables ». Ils doivent être satisfaits puisque c’est désormais chose faite, Georges Bensoussan étant poursuivi pour « provocation à la haine raciale » après dénonciation (encore une) du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France).

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