L’emprise de plus en plus forte du numérique et la célébration incessante des « révolutions technologiques » coexistent aujourd’hui avec une très faible importance dans le débat public de la réflexion philosophique sur ces phénomènes (pourtant, les intellectuels spécialistes de ces questions ne manquent pas mais ils sont à peu près inexistants dans les médias et le discours politique). On s’écharpe allégrement sur Donald Trump, le voile musulman ou les limitations de vitesse sur les routes et pendant ce temps des entreprises privées mettent soigneusement en coupe réglée nos vies et nos imaginaires.

C’est pourquoi le sous-titre du livre de Philippe Vion-Dury, « Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley », synthétise parfaitement l’extrême intérêt de l’ouvrage. En effet, le numérique doit être considéré comme un enjeu politique, d’une part parce que la technique n’est pas neutre (et encore moins bienveillante), d’autre part parce que les acteurs de « l’économie de l’information » ont des objectifs de réorganisation de la société qui ne se limitent pas à l’accroissement indéfini de leurs bénéfices (même si dans leurs esprits, l’un ne doit évidemment pas empêcher l’autre).

L’âge numérique permet de dresser des probabilités sur toutes nos actions futures, dans presque tous les aspects de l’existence (page 17)

L’auteur exprime très clairement le but et la structure de son livre dans l’introduction :  « Derrière la personnalisation de nos environnements numériques, on peine à anticiper l’appauvrissement de notre rapport au monde. Au-delà du ciblage publicitaire, on a du mal à percevoir l’apparition de dispositifs de manipulation et d’influence. A travers l’automatisation des services publics, on tarde à voir poindre la mort du politique. Malgré les scansions sur la révolution numérique, on refuse de considérer l’émergence de nouvelles formes de pouvoir et de domination. ».

Dans les deux premiers chapitres (« Une réalité intégralement personnalisée » et « Les écosystèmes de manipulation »), Philippe Vion-Dury examine les moyens utilisés par les entreprises du numérique pour pénétrer toujours plus avant dans l’existence des individus. Collecte massive de données personnalisées, constructions de modèles prédictifs (probabilistes) afin d’anticiper les actions et réactions des individus, mise en place d’algorithmes de gestion automatisée des différentes sphères de l’existence, techniques de manipulation visant à influencer les actes, les opinions et les désirs, le tout orienté vers un objectif effrayant résumé par les propos de l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt (cité par l’auteur) : « Je pense en réalité que la plupart des gens ne veulent pas que Google réponde à leurs questions. Ils veulent que Google leur dise ce qu’ils devraient faire maintenant. ».

Concrètement, ce qui est proposé dans ce prêt-à-penser californien, c’est une société en pilotage automatique, s’autorégulant grâce à des dispositifs algorithmiques (page 182)

Dans les deux chapitres suivants (« La machine à gouverner » et « La société de contrôle intégral »), Philippe VionDury explique pourquoi et comment la stratégie des entreprises du numérique a pour aboutissement logique une réorganisation complète des sociétés humaines, « L’idéologie de la Silicon Valley, le rêve de la société numérique telle qu’elle se dessine aujourd’hui, c’est le gouvernement des hommes par les calculs, la machine à gouverner. ». Au-delà de la manipulation des individus-consommateurs, les technologies numériques rendent en effet possible la mise en place, non seulement d’une surveillance généralisée et constante, mais d’une auto-régulation intégrale des sociétés où les dispositifs technologiques ne se contenteraient pas d’influencer les individus mais auraient pour fonction « de fixer leur place dans la société ainsi que l’étendue de leurs droits et les perspectives qui s’offrent à eux. ». De la police prédictive (des logiciels « prédisant » la probabilité qu’un crime soit commis dans un lieu donné ou par un individu donné) à la pratique généralisée du scoring (notation automatique des individus leur attribuant un score de bon ou mauvais consommateur, emprunteur, assuré social, étudiant, citoyen, etc), l’auteur explique en quoi la systématisation de ces pratiques entraînerait la mise en place de sociétés où « Le big data serait devenu un instrument pour collectiviser le choix humain et abandonner le libre arbitre dans notre société. » (Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier, cités par l’auteur).

La critique sociale radicale doit donc s’appuyer aujourd’hui sur un travail de dévoilement des nouvelles modalités d’expression du pouvoir dans la société, et accepter que la nature même du pouvoir ait évolué (page 242)

Philippe Vion-Dury ne se place jamais dans une perspective paranoïaque ou apocalyptique (critique devenue un lieu commun chez les thuriféraires du numérique qui traitent facilement leurs adversaires de technophobes illuminés). Il explique objectivement et précisément, nombreux exemples à l’appui, ce qui est en train de se mettre en place, dans un langage clair et facilement accessible aux non spécialistes de la question. Il montre le caractère systématique de phénomènes qui peuvent sembler isolés et anodins (Google vous aide à trouver des réponses à vos question, où est le problème ? Amazon vous conseille des livres, n’est-ce pas bien pratique ? Votre assureur vous envoie des conseils d’hygiène de vie directement sur votre téléphone, n’est-ce pas dans votre intérêt ?). Il montre aussi que l’ensemble de ce système est sous-tendu par une idéologie (une vision de l’être humain, de la société, de l’histoire) souvent dissimulée, parfois revendiquée, dont les traits saillants sont le scientisme (dévoiement superstitieux de la science), la haine du politique et la méfiance vis-à-vis du libre arbitre de l’individu autonome, auxquels l’auteur oppose « le goût du combat pour le projet d’une société humaine et décente. ».

La nouvelle servitude volontaire, de Philippe Vion-Dury, FYP éditions, 20 euros.

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