En réclamant des poursuites judiciaires contre Eric Zemmour, les prétendus défenseurs de la République en minent les principes.

Le devoir de l’honnête homme : mépriser les terroristes

L’article 421-2-5 du Code pénal stipule que « Le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000  euros d’amende. ». Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire contre Eric Zemmour pour apologie du terrorisme visant des propos tenus dans le journal Causeur d’octobre 2016.

Les propos incriminés sont les suivants : « Je ne pense pas que les djihadistes soient des abrutis ou des fous. », « Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables. », « Et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. Donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. ».

Le parquet de Paris a été saisi par des familles de victimes des attentats du 13 novembre 2015 et, très curieusement, par l’association SOS Racisme, dont on voit mal à quel titre elle intervient puisque, quoi qu’on pense des propos de Zemmour, ils ne peuvent évidement en rien (ce n’est pas toujours le cas) être considérés comme racistes.

Une indignation à géométrie variable

On atteint là un summum dans l’instrumentalisation du droit et l’interprétation extensive des textes de loi. Aucune personne de bonne foi ne peut en effet sérieusement penser que Zemmour pourrait soutenir des terroristes islamistes qu’il ne cesse par ailleurs de fustiger (comme il fustige l’islam en général). En réalité, il est très simple de comprendre que le « respect » manifesté par Zemmour à l’égard des terroristes n’exprime que son désir que la France adopte à son tour une attitude extrêmement martiale vis-à-vis de l’insécurité en général et de l’islam en particulier. De plus, les propos eux-mêmes ne constituent en rien une apologie du terrorisme puisqu’ils caractérisent, non pas les actes (tuer des gens), mais le jugement que l’on peut porter sur la personnalité et les motivations des auteurs. Du reste, admettre que les terroristes sont courageux ne les rend absolument pas plus sympathiques mais au contraire d’autant plus effrayants. On peut parfaitement soutenir que les SS ou les tortionnaires staliniens étaient pour un certain nombre d’entre eux des idéalistes et que c’est précisément ce qui les rendait particulièrement dangereux.

Ensuite, il est évident que des propos se rapprochant beaucoup plus d’une véritable justification des attentats ont été tenus à de  nombreuses reprises ces derniers mois par des personnalités qui n’ont pas eu à subir les foudres de la justice (et c’est très bien ainsi). Le lendemain des attentats du 13 novembre, Michel Onfray déclarait : « Droite et gauche qui ont internationalement semé la guerre contre l’islam politique récoltent nationalement la guerre de l’islam politique. ». L’universitaire Julien Salingue écrivait quant à lui « Vos guerres, nos morts » en expliquant que les attentats étaient une réponse à la politique étrangère interventionniste de la France. On pourrait multiplier les exemples d’analyses imputant à la France la responsabilité profonde des attentats qui la prennent pour cible. Dans le même ordre d’idées, quantité de déclarations ont mis en relation les attentats avec les discriminations dont seraient victimes les Arabes et les Noirs en France, l’islamophobie qui régnerait dans le pays, voire le racisme d’État qui y sévirait. Certes, ces propos ont pu susciter des réactions indignées mais leurs auteurs n’ont pas été poursuivis en justice pour apologie du terrorisme.

Le chagrin n’est pas un argument

Il apparaît donc clairement que ce qui est reproché à Eric Zemmour n’est en aucun cas de justifier les attentats. Du côté de SOS Racisme, il s’agit simplement de nuire par tous les moyens à un individu que cette association exècre (peut-être à raison). Du reste, le communiqué publié par SOS Racisme pour justifier son signalement au parquet ne laisse aucune place au doute. On y lit notamment : « il est insupportable que des médias continuent à employer et inviter ce pamphlétaire haineux » et « La parole de haine n’a pas sa place dans l’espace public ». Eric Zemmour peut éventuellement être qualifié de « pamphlétaire haineux » pour l’ensemble de ses déclarations publiques mais on ne voit pas le moindre rapport avec les propos tenus à Causeur. Pour ce qui est des familles de victimes d’attentats, on peut observer une nouvelle fois les effets pervers de la sacralisation du statut de victime auquel on assiste depuis un certain nombre d’années. On avait déjà dû supporter les envolées lyriques absurdes faisant de ces innocents assassinés des héros (on ne voit pas ce qu’il y a d’héroïque dans le fait d’être fauché par une rafale de kalachnikov alors qu’on boit un verre ou écrasé par un camion alors qu’on est venu assister à un feu d’artifice). On voudrait désormais transformer le chagrin et la colère de leurs proches en catégorie juridique. On peut avoir la plus grande empathie pour la douleur de ces gens et affirmer néanmoins que cette douleur ne leur donne aucun droit de définir ce qui peut être proféré dans le débat public.

La liberté d’expression doit être raisonnable : une position contradictoire

Le principal résultat, à court terme, de cette mascarade sera d’offrir une nouvelle occasion à Zemmour de se déclarer victime d’une cabale et d’une tentative de censure. Le risque à long terme, beaucoup plus pernicieux, est que se répande l’idée que la liberté d’expression (qu’on ne cesse de célébrer formellement) ne doit pas être la règle (avec des exceptions très peu nombreuses et strictement limitées) mais ce que l’on a le droit de dire une fois retranchées les innombrables opinions considérées comme inacceptables. L’idée sans cesse invoquée pour justifier des demandes de censure selon laquelle la liberté d’expression ne peut pas être absolue est un argument profondément tendancieux. Absolument personne, en effet, ne réclame une liberté d’expression absolue. Le débat oppose ceux qui considèrent que la liberté d’expression doit rester le principe fondamental et ceux qui estiment qu’elle doit être subordonnée à des principes supérieurs (respect de la dignité humaine, antiracisme, antisexisme, empathie, foi religieuse, protection des plus faibles, etc). Il est totalement incohérent de défendre le deuxième point de vue tout en affirmant que la liberté d’expression est un fondement de la République française (ce que fait constamment, par exemple, Manuel Valls).

Par conséquent, étant donné que nous voulons éviter à tout prix le moindre ennui avec la justice, nous déclarons solennellement que les terroristes, quelles que soient leurs motivations, sont : lâches, attardés mentalement, mal habillés, sales, pédophiles, vulgaires, illettrés, velléitaires, immoraux, alcooliques, fanatiques, kleptomanes, pornographes, drogués, peu fiables et très méchants.

« Dieu nous garde de l’inquisition protestante ; elle serait dans cinq ou six ans si terrible, que l’on soupirerait après la romaine comme après un bien » (Pierre Bayle, 1691)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.