La démocratie, dit-on, c’est le pouvoir du (ou au) peuple. Mythe fondateur, cette souveraineté populaire a toujours été considérée par les théoriciens (et les praticiens) de la démocratie comme un danger mortel qu’il s’agissait de conjurer. On accuse souvent ceux qu’on désigne par le terme devenu infamant de populiste de confisquer la notion de peuple en s’en autoproclamant les seuls représentants légitimes. On les accuse aussi de diviser la population en réservant le statut de « vrai » peuple à une partie des citoyens (les Français dits de souche, les pauvres, les classes moyennes, etc). 

De la souveraineté populaire…mais pas trop

Ces critiques peuvent être pertinentes mais elles occultent le fait que les défenseurs de la démocratie libérale ont toujours (depuis le philosophe Locke au 17e siècle) fait exactement la même chose. Les philosophes des Lumières, les « démocrates » du 19e siècle, les partis bourgeois du 20e, ont défendu une vision de la société où la population se divisait entre citoyens de plein droit (les propriétaires ou les diplômés) et les autres (d’où la distinction juridique entre citoyens actifs, pouvant voter et/ou être élus, et citoyens passifs). Même quand cette distinction n’était pas juridiquement officialisée, on n’en pensait pas moins que le peuple était composé d’individus (ou de groupes sociaux) à qui on pouvait faire confiance et d’individus (ou de groupes sociaux) qu’il fallait tenir en marge des décisions importantes.

Si on estime que le peuple est capable de discerner le meilleur candidat, par exemple à l’élection présidentielle, on ne voit pas pourquoi il ne serait pas capable de faire un choix tout aussi rationnel en exerçant directement le pouvoir politique qui est censé lui appartenir

A l’heure actuelle, les démocrates libéraux se méfient comme de la peste des référendums (c’est-à-dire de l’exercice par le peuple du pouvoir législatif) et multiplient au maximum les médiations entre le gouvernement et la population : représentants élus mais surtout sans mandat impératif (donc laissés libres d’interpréter à leur guise la « volonté populaire ») ; journalistes à qui on donne pour tâche de faire de la pédagogie, c’est-à-dire d’expliquer aux gens ce qu’il est raisonnable de penser ; associations groupusculaires ; représentants des religions et même, quand on ne peut vraiment pas faire autrement, syndicats, à condition qu’ils soient « constructifs ».

Le peuple peut se tromper, ses représentants aussi

Bien entendu, le peuple peut errer mais il ne suffit pas de le rappeler pour régler la question. La démocratie n’a de sens que si on part du principe que les individus constituant la population d’un pays sont capables de choix rationnels et raisonnables. Si on est dans un système de démocratie représentative, cette capacité de choix est censée s’exercer au moment du vote afin que la population désigne, parmi les candidats, le plus apte à exercer une fonction. C’est la raison pour laquelle la démocratie représentative peut être considérée comme une forme particulière de régime aristocratique. L’aristocratie signifie « les meilleurs » et, en effet, le vote populaire est censé désigner les meilleurs, c’est-à-dire les plus à même de diriger la société dans l’intérêt de tous. Pour le dire simplement, la démocratie représentative ne fonctionne que si le citoyen lambda est persuadé qu’il est préférable de confier le pouvoir suprême à un Macron, un Hollande ou un Sarkozy qu’à son voisin ou à sa cousine.

Comment désigner les meilleurs ?

Mais une contradiction apparaît immédiatement : si on estime que le peuple est capable de discerner le meilleur candidat, par exemple à l’élection présidentielle, on ne voit pas pourquoi il ne serait pas capable de faire un choix tout aussi rationnel en exerçant directement le pouvoir politique qui est censé lui appartenir (par exemple dans le cadre d’un référendum). Si au contraire on considère que le peuple dans son ensemble est incapable de penser et d’agir rationnellement, alors cette incapacité est tout aussi problématique dans le cadre d’une élection que dans celui d’un référendum. Autrement dit, si on considère qu’il n’aurait pas fallu demander au peuple britannique de se prononcer sur le Brexit, on ne voit pas pourquoi il serait plus légitime de lui demander de se prononcer sur le nom du prochain premier ministre du pays.

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L’État de droit dans tous ses états

Le mouvement des Gilets Jaunes pose la question de la légitimité politique. Les thuriféraires actuels de la démocratie libérale ont tendance à identifier purement et simplement le légal et le légitime. Les pouvoirs de l’État sont limités par la loi, les modes de désignation des gouvernants sont définis par la loi et toute expression populaire doit se manifester dans le cadre prévu par la loi (tout cela synthétisant ce qu’on appelle « État de droit »). Tout cela est bel et bon mais ce système fonctionne seulement aussi longtemps qu’une très nette majorité de la population considère qu’elle en retire sécurité, liberté et progrès social pour l’ensemble des citoyens.

Les événements actuels nous rappellent que la politique est faite de représentations et d’imaginaire. Ce qu’on appelle « crise de la démocratie » est aussi une crise des représentations et de l’imaginaire.

L’État de droit n’est qu’un moyen, les démocrates libéraux ont de plus en plus tendance à le considérer comme une fin. Il faut effectivement encadrer strictement les pouvoirs de l’État pour limiter les risques d’abus de pouvoir. Il faut de même encadrer les modes de contestation de la population pour éviter la sédition. Mais encore une fois, tout cela n’a de sens que si, par ailleurs, tout le monde est convaincu que le système politique dans son ensemble fonctionne au profit de tous. Si ce n’est plus le cas, alors l’État de droit n’est plus un bouclier qui protège le peuple mais l’instrument de son oppression. 

Manifeste et tais-toi 

Or, il se trouve que les Gilets Jaunes, au-delà du caractère disparate de leurs revendications, expriment tous un rejet profond du système politique actuel. Ils considèrent (à tort ou à raison) que l’aristocratie s’est transformée en oligarchie et que le système ne permet pas (ou plus) d’assurer le bien-être de tous. Il serait à la fois stupide et dangereux de se contenter de les taxer de populistes, de poujadistes ou de factieux. Il serait tout aussi dangereux de répéter mécaniquement que l’État de droit doit prévaloir, ce que fait par exemple le ministre de l’Intérieur en rappelant constamment que les gens ont le droit de manifester à condition de le faire dans le cadre strict prévu par la loi. Un tel rappel peut sembler évident et incontestable, il est en réalité complètement creux car il n’a de sens que si la population continue à croire qu’elle peut obtenir quelque chose en défilant placidement. De toute évidence, les Gilets Jaunes ne le croient plus. De même qu’ils ne croient plus qu’il suffirait de mettre un papier dans une urne tous les cinq ans pour garantir le fonctionnement d’un système démocratique digne de ce nom.

La démocratie représentative en panne d’imaginaire

Les événements actuels nous rappellent que la politique est faite de représentations et d’imaginaire. Ce qu’on appelle « crise de la démocratie » est aussi une crise des représentations et de l’imaginaire. Si les élus du suffrage universel ne sont plus perçus comme des porteurs de l’intérêt général, si l’impôt n’est plus considéré comme un élément fondamental de la cohésion sociale, si la démocratie représentative n’est plus pensée comme l’expression de la souveraineté populaire mais comme la confiscation de cette souveraineté, alors le roi est nu et le légal ne peut plus coïncider avec le légitime. On peut condamner les violences ou les actes illégaux commis par les Gilets Jaunes (ou par d’autres dans le cadre des actions menées par les Gilets Jaunes) mais on devrait surtout s’interroger sur les raisons qui peuvent pousser autant de gens ordinaires à critiquer violemment, voire à rejeter purement et simplement, les mécanismes de la démocratie représentative.

Une réponse

  1. Aline Angoustures

    Comme toujours les questions sont très bien posées ! Je nuancerais le postulat suivant lequel si le peuple peut choisir le bon candidat il peut aussi décider directement avec les travaux fort intéressants de Walter Lippman: nous ne traitons avec assurance que les affaires que nous maitrisons de bout en bout, chaque groupe a ses intérêts propres et les défends mais un individu ne peut avoir d’opinion sur toutes les affaires publiques et la somme des ignorances individuelles ne peut produire une force continue capable de les gerer directement. Dès lors, les corps intermédiaires et les élus sont indispensables, le peuple sachant, et là on rejoint votre conclusion, choisir ceux ou celui qui permettra de surmonter la crise au mieux des intérêts de tous…

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