Le 12 novembre 2017, je me suis rendu au Forum Philo-Le Monde du Mans pour écouter l’intervention d’Elisabeth Roudinesco, éminente historienne de la psychanalyse. Il s’agissait en l’occurrence d’un entretien avec l’excellent Jean Birnbaum, sur le thème « Peur de quoi ? ». En une heure, et en dépit des questions pertinentes de Jean Birnbaum qui n’avaient aucun rapport avec la deuxième guerre mondiale, Elisabeth Roudinesco a mentionné environ toutes les trois minutes l’Occupation (de la France par les Allemands), la Résistance (contre lesdits Allemands), l’antisémitisme et…le nazisme. Pour renouveler le débat public, nous appelons à soutenir la proposition suivante : la création d’un #MoisSansNazi

D’abord étonné, puis effaré, et enfin de plus en plus furieux, j’ai fini par quitter la salle avant les questions du public, soudain persuadé que celles-ci ne manqueraient pas de porter sur la résurgence du fascisme. Une fois dehors, la fureur a laissé place au dégoût. C’est la raison pour laquelle, une fois n’est pas coutume, j’écris un texte à la première personne car, somme toute, qu’y a-t-il de plus intime que le dégoût ? Je n’ai rien contre Elisabeth Roudinesco, au contraire, je me réjouissais de l’écouter. Mais justement, une heure de plus sur la deuxième guerre mondiale alors que j’étais venu pour enfin entendre parler d’autre chose, c’était trop, la goutte d’eau qui fait déborder le casque à pointe, disons.

Des nazis, des nazis, encore des nazis

Il faut dire qu’il a fallu préalablement, mois après mois, entendre le candidat aux primaires socialistes Vincent Peillon  évoquer sans aucune raison les chambres à gaz pour répondre à une question sur Emmanuel Macron, puis regarder Emmanuel Macron faire le pitre à Oradour-sur-Glane entre les deux tours de la présidentielle afin que tout le monde comprenne qu’il s’agissait de voter pour lui ou pour le nazisme, puis entendre Edwy Plenel répéter pour la 344ème fois que le sort des musulmans aujourd’hui en France est parfaitement similaire à celui des Juifs dans les années trente, puis écouter Malek Boutih nous mettre en garde contre l’islamo-fascisme, puis entendre Eric Zemmour se plaindre qu’on le traite de nazi pour un oui ou pour un non avant de comparer les dénonciations d’agressions sexuelles sur les réseaux sociaux aux délations sous Vichy, puis entendre Jean-Luc Mélenchon délirer sur « la rue » (c’est-à-dire le peuple) qui aurait libéré Paris des nazis, puis écouter Bernard-Henri Lévy comparer Vladimir Poutine aux nazis, comparer les partisans du Brexit aux nazis, comparer Kadhafi aux nazis, comparer Milosevic aux nazis, comparer Yasser Arafat aux nazis, comparer Michel Onfray aux nazis, comparer Tariq Ramadan aux nazis, comparer Donald Trump aux nazis…je m’arrête, il faudrait dix pages.

On a dû aussi supporter de s’entendre dire environ 4652 fois, quand on ose affirmer qu’il ne faut pas censurer les idées mais seulement les actes, « Ah oui ? Tu souhaites donc qu’on laisse les nazis s’exprimer librement ! ». Et endurer, si on s’aventure à rappeler que le Front National est un parti légal qu’il faut combattre sur le terrain des idées, l’inévitable : « Ah ! Ah ! Mais tu ignores donc que les nazis sont arrivés au pouvoir démocratiquement ? ».

Alors, oui, vraiment, madame Roudinesco, vous m’avez fait de la peine en donnant comme exemple du courage l’engagement dans la Résistance ; comme exemple de  peur irrépressible la terreur d’être torturé pour un Résistant qui serait capturé ; en faisant remarquer (en ricanant) que Freud, Marx et Einstein avaient été l’objet d’attaques très virulentes et que, tiens, tiens, ils étaient tous les trois juifs (hi hi hi) ; en soulignant que parfois on refuse de voir ce qui nous angoisse et que d’ailleurs Freud lui-même n’avait pas vu venir l’Anschluss. Tout cela n’avait aucun, absolument aucun, rapport avec les questions qui vous étaient posées.

Un fasciste vous manque et tout est dépeuplé

Alors pourquoi ? Pourquoi tant de gens intelligents et cultivés ne peuvent-ils apparemment pas s’empêcher de faire incessamment référence de manière totalement délirante à la deuxième guerre mondiale, aux nazis et à la Shoah ? La paresse joue sans doute beaucoup, tant il est vrai que quand on ne sait pas quoi dire, il suffit de proférer « Hitler » sur un ton indigné ou affligé, ça occupe.

Mais malheureusement, plus le temps passe plus je suis convaincu que la paresse intellectuelle, la rhétorique et le conformisme n’expliquent pas tout. Il y a autre chose, quelque chose de souterrain et de très laid, une fascination, une exaltation trouble. D’où le dégoût. Observez le visage des gens qui parlent à tort et à travers du Nazisme, de la Résistance ou du Génocide. Observez leur bouille satisfaite, leurs sourires repus, la lueur dans leurs yeux, leur regard vague. Ils aiment parler de « ça ». Cette fascination trouble, cette écœurante exaltation, voilà de quoi j’aurais aimé entendre parler une spécialiste de la psychanalyse, cette science des abîmes, si du moins vous teniez à tout prix à parler de « ça », madame Roudinesco. Vous avez préféré apprendre à une salle remplie de profs et de professions libérales que les Résistants étaient courageux et les Nazis très méchants. C’est plus qu’une erreur, c’est une faute. C’est plus que dommage, c’est dégoûtant.

Par conséquent, sur le modèle du #MoisSansTabac, nous avons décidé de lancer le #MoisSansNazi. Bien sûr, un mois entier sans faire aucune allusion extravagante à la deuxième guerre mondiale, ce sera dur, très dur. Il nous faudra faire preuve de constance, d’abnégation et d’inventivité. Ce ne sera plus possible, par exemple, de hurler tous ensemble « F comme Fasciste, N comme Nazi ! ». Nous proposons le slogan alternatif « F comme Foufou, N comme Neuneu ! » qui permettra, avantage subséquent, aux parents d’emmener leurs enfants en bas-âge dans les manifestations-de-sauvegarde-de-la-république-en-danger-mais-nous-n’avons-pas-peur-la-démocratie-sera-toujours-la-plus-forte.

Mais qui sait ? Peut-être cette ascèse nous ouvrira-t-elle de nouveaux horizons. Peut-être le manque cruel de notre doudou-croquemitaine préféré nous permettra-t-il d’enfin nous frotter à ces terrifiantes entités que sont le pouvoir, la cruauté, le vide, l’ambivalence, voire le mal radical, lequel, comme chacun sait, est incarné par « ça ».

2 Réponses

  1. Jacques Van Rillaer

    J’avais cru comprendre que Mme Roudinesco évoluait plutôt dans le bon sens. A la sortie du « Livre noir de la psychanalyse », l’avocate la plus médiatisée du freudisme avait franchement déliré :http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article431
    Quelques années plus tard, son « Freud » avait montré une évolution plutôt heureuse, encore que:
    http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2368
    A lire le compte rendu de sa récente prestation, je crains qu’elle n’ait régressé. Dommage

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  2. rey

    Extrêmement salubre. C’ est de beaucoup plus qu’ un mois dont nous avons besoin pour nous nettoyer la cervelle. La déception de l’ auteur eût été moindre s’ il avait connu les orientations politiques d’ E. Roudinesco. Comme l’ immense majorité des professeurs de morale résistante, E.R. est du côté du Bien. En clair : les Etats-Unis, Israël, l’ Union Européenne (la communauté internationale, quoi !). Et comme eux, elle a sans doute intériorisé cette vérité historique fondamentale : nos élites (économiques, politiques, religieuses, militaires) furent à la pointe du combat contre le nazisme ! Quoi de plus doux que d’ être simultanément du côté de la Résistance et du pouvoir ?

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