Avant de sortir de chez lui et de mettre un pied dans la rue, Pierre prit soin de déchirer en petits morceaux son mégot de cigarette avant d’en disperser les fragments dans le vent d’automne, puis de corriger son haleine à l’aide du petit spray à la menthe qui ne le quittait jamais.

De trop nombreux amis à lui, fumeurs également, étaient tombés en n’étant pas assez prudents avec ces détails. Ils s’étaient fait rapidement interpeller par les unités de la police de la Santé Municipale (démocratique et populaire) et certains croupissaient encore dans les gymnases de rééducation de l’Est parisien.

En cette année 2034, à Paris, fumer était en effet interdit partout. La loi avait été votée par le Conseil Municipal Sanitaire (démocratique et populaire) de la capitale après un sondage qui avait établi que 51% des parisiens étaient non fumeurs, et donc profondément hostiles à l’idée même de croiser un fumeur, parce que « d’abord, ça sent pas bon, et en plus, c’est mauvais pour la santé !».

Une étude scientifique indépendante, réalisée par le laboratoire (démocratique et populaire) de la ville de Paris avait ensuite prouvé que les taux de nicotine dans l’air entraînaient une diminution notable (1.05%) de la fertilité de la Coccinelle à sept points (Coccinella septempunctata). Or, cet insecte était désormais le seul autorisé par le Ministère de la Santé comme agent de lutte biologique contre les pucerons qui envahissaient les jardins populaires (et démocratiques) qui se développaient un peu partout dans la ville grâce aux Permis de Végétaliser distribués à tous les habitants qui en faisaient la demande.

On avait donc d’abord commencé par interdire le tabac dans les restaurants, les bars, les boîtes de nuits… puis dans les squares et les aires de jeux… Le quatrième arrondissement, fer de lance du progrès écologique, avait ensuite été déclaré non fumeur, et la mesure avait été plus tard étendue à toute la capitale.

Les Brigades des Voisins (démocratiques et populaires) veillaient à ce que cette loi soit également appliquée dans les domiciles privés où la moindre odeur de tabac émanant de votre appartement était susceptible d’être dénoncée aux autorités et de causer votre expulsion.

Pierre partait donc ce matin-là, en marchant d’un bon pas, vers l’Espace Ludique et Sportif  (démocratique et populaire) distant de cinq kilomètres de son domicile. L’utilisation d’une voiture n’était plus autorisée que trois jours par mois et par personne et de toute façon, le prix du stationnement, récemment fixé à 50 euros le quart d’heure, dépassait ses faibles moyens. Et depuis que la perception des droits de stationnement avait été confiée à une milice privée armée, plus question de prendre le risque de ne pas payer : la menace d’un enlèvement, puis de la confiscation pendant 30 jours, suivie d’une restitution contre le paiement d’une amende égale à 25% du prix de la voiture avait dissuadé les derniers tricheurs.

De toute manière, la plupart des rues étaient devenus piétonnes et l’utilisation d’une voiture, fortement déconseillée, entraînait immédiatement pour le pauvre conducteur railleries, quolibets et huées de la part de tous sur le bord de la route. Certains jetaient même des cailloux sur ces primitifs non éco-responsables qui osaient encore se déplacer en utilisant un véhicule à moteur. Une autre étude scientifique, toujours indépendante, réalisée par le même laboratoire (démocratique et populaire) de la ville de Paris avait d’ailleurs établi qu’il n’était ni plus pratique, ni plus rapide d’utiliser une voiture pour se déplacer.

Les derniers automobilistes récalcitrants devaient également se rendre une fois par semaine à un stage obligatoire de désensibilisation à la voiture, organisé par les Brigades Vertes (démocratiques et populaires). Les plus difficiles à convertir au Vélib, trottinettes et autres MAD (moyens alternatifs de déplacement) étaient les quelques seniors qui s’obstinaient encore à habiter la capitale, mais ils étaient de moins en moins nombreux. Leur maintien dans la cité n’était d’ailleurs pas encouragé, du fait du peu d’enthousiasme qu’ils montraient à participer aux nombreuses activités d’Enchantement de l’Espace Public organisées par la Mairie : on notait en effet une très faible participation de leur part lors des soirées Zumba sur les quais ou lors de la Love Run organisée chaque année pour la Saint Valentin dans le Bois de Boulogne.

Pierre n’était pas non plus un véritable adepte du sport. Mais le Conseil Municipal Sanitaire (démocratique et populaire), en collaboration avec les compagnies d’assurance, avait rendu quasi obligatoire l’appartenance à un club sportif : les tarifs des Mutuelles de Santé étaient fortement diminués si vous pouviez prouver que vous étiez non fumeur, non buveur, végétarien, ne consommant ni gluten, ni produits laitiers et que vous pratiquiez régulièrement une activité physique. Une carte Vélib et une carte d’abonnement à un club sportif étaient également des conditions indispensables pour pouvoir obtenir un rendez-vous à la Maison de Santé (démocratique et populaire) de votre arrondissement, seul endroit où se faire soigner depuis que le dernier médecin avait fermé son cabinet et que la médecine libérale avait été déclarée illégale.

Après ses quatre heures de sport, il irait prendre part au Conseil Hebdomadaire de la Démocratie Locale Participative Populaire et Citoyenne. Celui-ci devait discuter du Grand Projet de Réimplantation des espèces sauvages dans la capitale : on avait commencé dans les années 2000 par installer des ruches et des abeilles sur les toits des immeubles, puis on avait enchaîné par l’utilisation de moutons sur les pelouses qui bordaient le périphérique. Mais ces derniers avaient récemment proliféré et menaçaient d’envahir la ville… La résolution, cette semaine, concernait donc la réimplantation des loups dans les jardins de la capitale.

Il avait hâte d’y être…

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