Nasser Al Khelaifi, président du Paris SaintGermain, a parlé de multiplier le budget du Paris SaintGermain par trois pour atteindre 1,5 milliard au début de 2020. Un budget qui garantirait au club de la porte de SaintCloud une hégémonie sur les trophées nationaux qu’il possède de toute façon déjà. Preuve, s’il en fallait une, avec la nouvelle victoire, la quatrième consécutive, en coupe de la ligue ce week-end. Mais bien avant l’argent du Qatar, bien avant Nasser, bien avant la création de la coupe de la ligue et même du PSG, un club francilien, le Red Star, réussissait l’exploit de s’adjuger trois coupes nationales successives au début des années 1920 et même une quatrième en 1928. Un club historique dans tous les sens du terme, créé à la fin du 19ème siècle, entre religion, sport, politique et mouvements sociaux. Retour sur les 30 premières années d’un club pas comme les autres, qui illustre les débuts du Football en France. 

Il y a des défaites qui font plus mal que d’autres. En juillet 1870, Napoléon III et la France sortent d’un échec guerrier contre la Prusse. Une guerre mal préparée qui conduit à la fin du Second Empire et à la destitution de l’Empereur. Une autre conséquence, sportive cette fois, est l’obligation de l’enseignement de la gymnastique dans les écoles françaises. En effet, les Prussiens avaient construit la discipline de leur armée grâce, notamment,  à l’importance de cette pratique et la France en tire les leçons. Ainsi, la gymnastique endosse peu à peu un double rôle, dans le domaine sportif et physique, et dans celui de l’éducation militaire et de la sécurité nationale. C’est un premier grand pas, en France, vers la pratique du sport et l’apologie des vertus de celui-ci sur la jeunesse.

Jules Rimet et la naissance du Red Star

Pour comprendre la naissance et l’avènement du Red Star, il faut expliquer qui fut son créateur. Comprendre l’importance de la vision de Jules Rimet, non pas comme futur président du club mais comme visionnaire à l’échelle Footballistique, d’un point de vue national comme international.

M. Rimet président de la F.F.F.A. / Agence Meurisse

Jules Rimet, fondateur du Red Star Football Club, président de la F.F.F.A. pendant près de 30 ans, de la F.I.F.A. de 1921 à 1954 et initiateur de la toute première Coupe du Monde de Football.

Jules Rimet vient des classes populaires, fils et petit-fils d’agriculteur, il subit la crise agricole de plein fouet dans les années 1880 quand son père doit vendre le moulin à blé familial. Agé de 11 ans, il quitte sa FrancheComté natale pour le VIIème arrondissement parisien. Depuis 1879, Jules Ferry, dans sa politique scolaire, avait rendu l’école laïque et obligatoire, remplaçant le catéchisme par la pratique sportive (et la « morale civique »). C’est un petit bouleversement dans la vie de Jules Rimet car il a toujours été inspiré par la piété catholique dans son quotidien et sa vision du monde. Il s’adonne alors aux pratiques sportives grâce au patronage, en pratiquant la boxe et le bâton ainsi que les barres le dimanche après la messe, car durant la semaine il doit aider ses parents pour subvenir aux besoins de la famille. C’est toute la dualité dans laquelle évoluera Jules Rimet, entre famille, socialisme et charité chrétienne. En grandissant, Jules Rimet se politise. Avec ses amis, Jean De Piessac et Georges Delavenne, il est sans cesse plongé dans des réflexions touchant des questions de philosophie, d’humanités, et de nationalisme.

C’est ainsi qu’ils vont intégrer le Sillon. Le Sillon est un mouvement politique et social engendré par la volonté d’un catholique: Marc Sangnier. Pour diffuser leurs idées, ils créent un journal du même nom. Ce mouvement est l’ancêtre de la Démocratie Chrétienne, des auberges de jeunesse du Front populaire et du Mouvement républicain populaire de la Libération. Ils veulent passer à l’action et c’est pourquoi ils se lancent dans les élections municipales. Le Sillon peut permettre de récupérer quelques voix mais il est mis en concurrence avec la section sportive du GrosCaillou qui draine des suffrages grâce au sport. Alors que c’était encore impensable quelques années auparavant, le sport commence à prendre sa place et son audience et se développe avec l’aide de la presse. Le 29 novembre 1887, deux clubs sportifs, le Racing Club de France et le Stade Français vont créer l’Union des Sociétés françaises de sports athlétiques dans le but de s’occuper de toutes les activités sportives. Cette fusion met Jules Rimet dos au mur et il doit trouver un moyen de répondre, sinon ses ambitions politiques s’envoleront. Cependant, il ne pratique pas le football. Il se voit davantage comme un organisateur que comme un acteur du sport. C’est pourquoi, en réponse au GrosCaillou Sportif, il décide de créer lui aussi un club, pour attirer la jeunesse méritante. Il voit aussi très vite les vertus sociales que représentent le sport et le football pour les classes populaires les plus pauvres. Il perçoit que le lien sportif permet de développer la solidarité et l’entraide collective, quel que soit le milieu d’où proviennent les pratiquants d’un sport ou les joueurs d’une équipe. C’est ainsi que le Red Star voit le jour le 21 février 1897, sur fond de lutte politique et d’ambition électorale. Et Jules Rimet en est, bien évidemment, le président.

Le Café et son rôle social

Au début du XXème siècle, il n’existe pas de siège social à proprement parler pour les associations multisports, dont le Football. C’est ainsi qu’à l’instar du Red Star, qui crée le club dans un café du GrosCaillou, le café Piolat, de nombreux clubs vont voir le jour dans des cafés. On recense, au début du siècle, 93 associations sur 140 qui ont comme siège social soit un café, soit une brasserie. Le bistrot devient vite un lieu où se crée la sociabilité associative, si chère à Jules Rimet. Ce dernier, percevant le Football comme un savant mélange entre domaine social et domaine sportif, prend conscience que le café, comme lieu de réunion pour le Red Star, est idéal pour que les joueurs fraternisent autour d’un verre en refaisant le match. Et cela permet de maintenir les différentes classes sociales côte à côte plus longtemps, après le sport. De plus, il joue un rôle d’identification pour les clubs. En effet, les clubs sont assez nomades au niveau des infrastructures sportives. Ils changent souvent de stades car ils n’en sont pas propriétaires. C’est pourquoi les clubs s’identifient à un café. C’est notamment le cas du café Piolat, véritable poumon du Red Star, où Jules Rimet pense, gère, boit Football toute la journée. C’est un lieu de rencontre entres les différentes sections sport du Red Star, il permet de faire cohabiter des pratiquants de sports individuels (gymnastique) ou collectifs (Football), et des gens de différentes catégories sociales. Il est pour Jules Rimet un formidable instrument d’analyse sociologique, lui qui aspire toujours à un destin politique dans les années à venir.

Bien que tout semble aller parfaitement dans le meilleur des mondes, il faut revenir sur terre et resituer le Football au début du 20ème siècle : il n’est pas le sport le plus populaire, ni en France ni, et encore moins, dans le monde. De plus, les joueurs ne sont pas professionnels. Bien au contraire. Face aux conditions de travail des ouvriers, dix heures par jour sans repos hebdomadaire, Jules Rimet comprend très vite qu’il est impossible pour les ouvriers de trouver du temps pour faire du sport. Cette question sociale le travaille et c’est ainsi qu’il en vient à créer une revue littéraire, la Revue. Le Red Star joue un rôle fondateur dans la construction idéologique de Jules Rimet car c’est un microcosme qui alimente continuellement sa réflexion. Il apprend sans cesse sur les valeurs humaines, sociales, politiques et religieuses grâce à sa vision du sport.

Construction sportive, Pierre Chayriguès et professionnalisme. 

Le Red Star ne va pas connaître un décollage sportif immédiat. Il évolue en troisième série de 1898 à 1902. Et monte finalement en première série en 1903 pour en redescendre l’année suivante.

Pierre Chayriguès, gardien de but de l'équipe du Red Star / Agence Meurisse - 1921

Pierre Chayriguès, gardien de but de l’équipe du Red Star (1921)

Mais très vite, et face notamment aux résultats en dents de scie, Jules Rimet et d’autres dirigeants de clubs comprennent l’importance de fusionner les clubs entre eux. C’est ainsi qu’en 1907, Le Red Star Club Français fusionne avec l’Amical Football Club pour donner Le Red Star Amical Club. En 1910, le Red Star a perdu son stade et son président (Jules Rimet est maintenant à la tête de la Ligue de Football Association). Mais le club n’est pas mort. Chassé par la construction du Vél d’Hiv, le Red Star émigre à SaintOuen. Avec ce départ, le club rompt avec le GrosCaillou, et s’appelle désormais le Red Star de Saint Ouen. Son président est maintenant Monsieur Lacome qui travaille à la Compagnie Internationale des Wagons-Lits. C’est une bénédiction pour le club qui peut ainsi voyager et jouer plus loin, tout en se déplaçant à tarif réduit, grâce au poste de son président. Le Red Star a pris de l’envergure. Il fournit maintenant une partie des joueurs de l’équipe nationale. Mais le Football Association rencontre un premier gros problème : l’amateurisme. En effet, le succès populaire de ce sport, qui pouvait être pratiqué par toutes les classes sociales, attirait un public qui nourrissait des espoirs de victoire pour son club. Et c’est ainsi que très vite, le joueur de Football posa la question d’être rétribué pour jouer. Et comme les clubs faisaient payer les rencontres, il voulait aussi toucher sa part. L’un des premiers footballeurs à être rétribué pour jouer au foot, est l’historique gardien du Red Star : Pierre Chayriguès. Il estime lui-même gagner 10 000 Francs par an à l’époque.

C’est donc dans le courant des années 1910 que l’on peut dater le début de ce que Pierre Lanfranchi, spécialiste de l’histoire du sport, nomme les « mécanismes de l’économie contemporaine dans le Football », du fait notamment des recettes des rencontres et du rôle des anciens joueurs encore présents dans le milieu. En effet, soucieux de préserver leurs places, ils devinrent des mécènes pour leurs clubs. Bien que louable, cette forme de mécénat pose, dès ce moment-là, la question de l’amateurisme dans le Football, en bafouant les principes qui voulaient que le footballeur subvienne seul aux frais liés à son sport.

La volonté est maintenant de gagner le championnat. C’est pourquoi les clubs cherchent à obtenir les meilleurs joueurs. Cependant, il ne s’agit pas de salaires à proprement parler, mais de dédommagements financiers pour les joueurs qui donnent leurs dimanches pour leurs clubs au lieu de travailler.

Naissance de la Coupe de France, fusion et premiers succès 

Bergeyre, 16/5/21, Red Star contre Olympique : [photographie de presse] / [Agence Rol] - 1921

Finale de la Coupe de France entre le Red Star et l’Olympique de Paris au Stade Bergeyre (19ème arrondissement de Paris) en 1921.

L’avènement de la première guerre mondiale va se révéler à double tranchant pour le football. D’une part, les équipes vont cesser de jouer car la majorité des joueurs et des dirigeants sont mobilisés aux fronts, et ne peuvent donc plus pratiquer. Mais a contrario, la guerre va faire naître un sentiment d’unité chez les acteurs du Football. En effet, va émerger une volonté de faire du Football un sport national à travers une coupe regroupant toutes les régions. C’est ainsi que va naître la Coupe de France en 1918 et il ne va pas falloir beaucoup de temps pour voir le Red Star briller dans cette compétition. A la ramasse lors des trois premières éditions, le Red Star va tout bonnement remporter les trois suivantes sous l’impulsion des ses internationaux français, Lucien Gamblin, Paul Nicolas et Pierre Chayriguès, trois rescapés de la Grande Guerre. En 1921, le Red Star bat l’Olympique de Paris et s’offre son premier trophée national. En 1922, le 7 mai, le Red Star affronte le Stade Rennais, et gagne 2 à 0. C’est la première fois qu’un club gagne deux fois le trophée consécutivement. Et rebelote la saison suivante, avec une victoire contre le FC Cette. L’année d’après, en 1924, le Red Star est éliminé dès les huitièmes de finale par l’Olympique de Marseille sur le score de 1 a 0. L’équipe commence à vaciller. Ses joueurs phares sont sur le déclin, Pierre Chayriguès est fustigé dans le quotidien L’Auto car il coûte trop cher à la FFFA en soins médicaux, Paul Nicolas a pris du poids, il est alors moins performant et doit s’entraîner deux fois plus, quant à Lucien Gamblin, il est maintenant âgé et ses performances déclinent.

Face à cette transition post-triplé en Coupe de France, le Red Star va reprendre une stratégie qu’il a adopté depuis sa création, les fusions avec des clubs voisins. Et l’impensable va se produire. Le 28 avril 1926, le Red Star va fusionner avec son ennemi de toujours, l’Olympique de Paris. Cette fusion n’est pas seulement la concrétisation d’une volonté sportive mais aussi la solution à un problème d’économie et de logement. En effet, l’Olympique de Paris n’a plus de stade car il va être détruit pour construire de grands immeubles à la place. Et cette fusion a un effet presque immédiat. En effet, en 1928, moins de deux ans après avoir fusionné avec son adversaire, le Red Star atteint de nouveau la finale de la Coupe de France contre le Cercle Athlétique de Paris et remporte le trophée.

Cette période est l’âge d’or du Red Star et le début du triomphe du Football en France. Ce sont les années de transition entre le Football amateur et le Football professionnel. C’est ainsi que le Football devient professionnel lors de la saison 1932-1933 avec la création d’un championnat de France regroupant les vingt meilleurs clubs. Le Red Star participe à ce premier championnat et finit par être relégué en deuxième division. Malgré tout, ce club demeure un formidable objet d’étude pour comprendre le Football parisien et, dans une moindre mesure, le Football français car il s’est construit dans un contexte propre à Jules Rimet, une époque de bouillonnement social, politique et religieux intense. Bien loin des strass et des paillettes du Paris Saint-Germain de Nasser Al Khelaifi, un siècle plus tard.

Lectures conseillées :

HANOTEAU, Guillaume, Le Red Star: mémoires d’un club légendaire, Robert Laffont (1983).

LASNE Laurent, Jules Rimet : la foi dans le footballLe Tiers Livre Editions (2008).

Alfred WAHL  et Pierre LANFRANCHI, Les footballeurs professionnels: des années trente à nos jours, Hachette (1995).

Julien SOREZ  et Jean-François SIRINELLI, Le football dans Paris et ses banlieues de la fin du XIXè siècle à 1940 : un sport devenu spectacle, PUR Editions (2013).

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