Que penser de la vague de dénonciations stigmatisant divers comportements regroupés sous les termes d’agressions ou de harcèlement sexuels ? Le simple fait de poser la question est périlleux, tant les différentes réactions semblent indiquer qu’il s’agit surtout en l’espèce de ne rien en penser mais de se déclarer immédiatement et inconditionnellement « pour » ou « contre » (et de préférence pour). Essayons donc de nous livrer à une tentative de description. Premier constat : qu’on examine les réseaux sociaux (#BalanceTonPorc, #MeToo) ou les médias « traditionnels », ce qui frappe d’abord, c’est l’extrême variété des comportements dénoncés. Du viol au véritable harcèlement en passant par la drague ou la main sur le genou (« forfait » pour lequel le ministre de la défense britannique, Michael Fallon, a dû démissionner), les actes incriminés sont très disparates.

Le continuum a le dos large

Deuxième constat, les féministes radicaux (eh oui, il y a des hommes et nous ne pratiquons pas la grammaire inclusive) justifient cet inventaire à la Prévert de l’agression sexuelle par la notion de continuum. Un compliment maladroit, un sifflement, un regard égrillard, une main sur un genou, une blague salace, une insulte, une menace, un viol ; tous ces agissements seraient au fond de même nature et exprimeraient une continuité dans les manifestations d’une culture profondément et uniformément imprégnée par la haine ou le mépris envers les femmes. Comme presque tous les arguments des mouvements féministes médiatiquement dominants, la notion de continuum a une certaine légitimité théorique et factuelle. On ne peut pas la balayer d’un revers de main en la qualifiant de simple fumisterie comme le font certains « anti-féministes ». Il n’est en effet pas aberrant, loin de là, de soutenir que certains comportements en apparence « anodins » produisent un terreau de représentations propice au surgissement de comportements beaucoup plus graves.

La France, pays de la galanterie…et de la tarte dans le pif

De ce point de vue, certains « anti-féministes » ont la mémoire courte. Il est par exemple assez exaspérant d’entendre Alain Finkielkraut s’échiner à célébrer la culture française de la galanterie et la France « pays des femmes », en omettant complètement que, factuellement, il était très courant (et il n’est toujours pas si rare) d’entendre des hommes « normaux » (pas des violeurs) constater qu’une femme déambulant avec une jupe courte est à n’en pas douter une « salope qui en veut ». On ne peut pas lutter efficacement contre les dérives de l’idéologie féministe en niant purement et simplement les faits.  Or, on ne peut pas sérieusement nier que la culture (au sens large, c’est-à-dire notamment les modes de vie et les représentations les plus courantes) française (et celle des autres pays) comporte un important aspect patriarcal fondé sur l’idée de la supériorité masculine et de la dangerosité (particulièrement sexuelle) féminine.

Le problème ne réside donc pas dans la notion de continuum en elle-même mais dans l’usage incroyablement excessif, car purement idéologique, qu’en font les féministes radicaux. D’abord parce que c’est une chose de constater qu’il existe un point commun (le machisme) entre plusieurs comportements, mais c’en est une autre d’en déduire que ces comportements sont d’une égale gravité. Il est de ce point de vue proprement scandaleux que Michael Fallon ait été récemment acculé à la démission pour avoir, en 2002, posé une main sur le genou d’une journaliste. Sa « victime » a d’ailleurs clairement jugé cette démission totalement infondée. Ensuite, parce que ceux qui traquent fiévreusement les manifestations de machisme en viennent à confondre agression sexuelle et manifestation du désir. Une main sur un genou, justement, peut-elle raisonnablement être considérée comme une agression ou du harcèlement ?  Évidemment non. Tout particulièrement s’il n’existe aucun rapport de subordination entre cette main et ce genou.

Peut-on librement consentir à l’imprévu ?

Ce qui nous amène à un autre élément qui rend erroné et dangereux l’usage actuel de la notion de continuum : l’absence de toute contextualisation. On peut discuter de la légitimité d’avances sexuelles d’un supérieur vis-à-vis d’une subordonnée sur le lieu de travail. On peut examiner la possibilité que de telles avances constituent, même si elles ne sont pas accompagnées de menaces, une pression inappropriée du fait, précisément, du rapport de subordination et du pouvoir qu’il implique. Mais on est déjà là dans une situation limite puisque le cas ne comporte aucune violence ni aucune menace.

Or, les féministes radicaux vont bien au-delà de ces situations limites en posant comme une évidence que les avances sexuelles d’un homme vis-à-vis d’une femme sur le lieu de travail (voire n’importe où) sont par définition une agression ou une pression illégitime (comme l’indique le fait qu’on qualifie de plus en plus le harcèlement de « sollicitation non désirée », expression très étrange puisqu’il est impossible de définir ce que pourrait être une sollicitation désirée). La seule logique envisageable, bien que sous-jacente, d’une telle conception est de considérer que, puisque les hommes sont supérieurs aux femmes, toute avance sexuelle d’un homme vis-à-vis d’une femme constituerait une agression ou une pression illégitime. Ce qui amène paradoxalement les féministes radicaux à endosser ce qu’ils combattent par ailleurs, à savoir la supériorité masculine. Si en effet, hommes et femmes sont égaux, une sollicitation non désirée donnera simplement lieu à un refus, et il n’y a rien à en dire de plus car l’homme ne représente pas une menace du seul fait qu’il est un homme. Il est de plus évidemment impossible de savoir si une femme consentira à être séduite tant qu’on n’a pas tenté…de la séduire.

La peine de mort pour tous.tes

Troisième constat : les féministes radicaux ne dénoncent pas seulement un éventail de plus en plus large de comportements jugés inappropriés, ils réclament aussi des sanctions légales de plus en plus étendues et de plus en plus sévères. C’est un des aspects les plus remarquables et les plus paradoxaux de l’offensive féministe actuelle. Les mouvements féministes sont généralement classés politiquement à gauche. Or, ils semblent irrésistiblement entraînés à adopter des positions typiques de la droite la plus dure. Du point de vue pénal, les violeurs, harceleurs ou agresseurs sexuels ne sont jamais punis assez sévèrement aux yeux des féministes radicaux, à tel point qu’on se surprend à penser que seule la peine de mort pourrait satisfaire la soif de réparation de ces « gauchistes ». Du point de vue moral, la réprobation ne leur semble jamais suffisamment radicale et définitive. Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, et a fait de la prison. Peu importe, il ne doit plus jamais sortir de disque ou faire de concert. Roman Polanski est accusé de viol, on ne doit donc plus projeter ses films (ni ceux de Jean-Claude Brisseau, condamné pour agression sexuelle, puisque la Cinémathèque française vient de reporter « sine die » la rétrospective qu’elle devait lui consacrer). Kevin Spacey s’est peut-être mal conduit un soir il y a 30 ans, il ne doit plus tourner dans aucun film (d’autres accusations ont été lancées contre lui depuis mais il a suffi d’une seule pour qu’il soit lynché sur les réseaux sociaux). La chanson préférée des féministes actuels serait-elle « Je suis pour » de Michel Sardou, chanson vantant la peine capitale et honnie par leurs ancêtres de gauche des années 70 ?

La présomption d’innocence doit-elle s’appliquer aux sales types ?

Dans le même ordre d’idées, les féministes radicaux ont jeté aux orties le principe fondamental de notre droit : la présomption d’innocence. Eric Zemmour, le « réactionnaire patenté », estime qu’on aurait dû condamner le frère du terroriste Mohammed Merah pour complicité d’assassinat même sans aucune preuve, et tous les humanistes de gauche s’indignent (à très juste titre). Mais qu’on se permette de remarquer qu’une accusation ne vaut pas culpabilité, que ce n’est pas parce qu’une femme dénonce un homme que cet homme est coupable, et les féministes radicaux (pourtant eux aussi humanistes de gauche) s’étranglent en hurlant qu’il est scandaleux de mettre en doute la parole des « victimes » (qui pourtant ne seront réellement des victimes que s’il est établi judiciairement qu’elles ont été agressées).

Quatrième constat : il est très significatif de constater que les pires travers de la droite contaminent les féministes radicaux (nous venons de le dire) et que, dans le même temps, les pires travers des féministes radicaux (et de certains anti-racistes) se transmettent à la droite et à la gauche Vallsiste qui les adoptent sans même s’en rendre compte. Ainsi, on a vu des intellectuels et des journalistes qui critiquent la légitimation de la délation et l’oubli de la présomption d’innocence par les féministes, se jeter avec fureur sur les accusations de viol portées contre Tariq Ramadan en oubliant immédiatement, à leur tour, la présomption d’innocence. La Une de Charlie Hebdo sur Edwy Plenel laissant entendre que ce dernier aurait couvert les viols présumés de Tariq Ramadan, les déclarations se félicitant que T. Ramadan ait été écarté de sa chaire à Oxford, fonctionnent exactement sur le même principe que les accusations des féministes qui estiment que dès qu’un homme est accusé par une femme il doit être traité en paria.

A chacun sa niche pourvu qu’on ait un os à ronger

Au final, ce déferlement de dénonciations, d’oukases et d’anathèmes nous en apprend beaucoup sur notre époque. D’abord, c’est une époque de lutte idéologique intense. Le vocabulaire a changé, les thèmes d’affrontement ne sont plus les mêmes, mais nous retrouvons le niveau de haine idéologique que la France connaissait dans les années 70. L’adversaire doit être impitoyablement écrasé et toute concession au point de vue adverse est interprétée comme une trahison. Ensuite, c’est une époque de très forte pression morale (ou moraliste). On peut fort bien considérer que c’est une bonne nouvelle (ou pas) mais l’une des caractéristiques les plus surprenantes de l’époque actuelle est de voir la gauche, héritière de mai 68, entièrement occupée à longueur d’années à des tâches de rééducation morale de la société. Sur la question du féminisme, de l’antiracisme, de l’homosexualité (et même du tabac), on assiste de plus en plus à des confrontations particulièrement stériles entre une gauche sociétale et une droite conservatrice qui s’en tiennent l’une et l’autre à des jugements moraux. Or, nous le savons, le moralisme est l’ennemi absolu de la pensée.

Enfin, notre époque se caractérise par un extrême fractionnement et une personnalisation à outrance de la lutte idéologique. Chaque organisation, en dehors des partis politiques tant décriés et qu’il est pourtant essentiel de préserver, se cantonne à un thème spécifique qui détermine intégralement sa vision du monde. Ce phénomène, comme les précédents, touche aussi bien la droite que la gauche. Ainsi, aux associations féministes, antiracistes ou homosexuels de gauche répondent des organisations de droite comme Sens commun, mouvement uniquement mobilisé par la question du mariage homosexuel et de la PMA/GPA. Finkielkraut ou Zemmour ne parlent que des dangers de l’islam, Plenel que des dangers de l’islamophobie, Caroline Fourest que des dangers de l’islamo-gauchisme, et ainsi de suite.

Le poison le plus répandu à l’heure actuelle, celui qui fausse tous les débats et les rend si soporifiques (et souvent simplement ridicules) est la monomanie. Ce qui se perd chaque jour un peu plus dans le fracas des insultes échangées et des excommunications grandiloquentes, c’est l’opposition raisonnée entre des visions globales du monde, ce qu’on appelle des philosophies. Les féministes radicaux n’indiquent jamais ce que sont exactement leurs conceptions du désir, du sexe, du pouvoir, ils se contentent de se comporter en groupe de pression défendant les intérêts (supposés) des femmes. Nous accepterons donc éventuellement de balancer des porcs quand on nous aura expliqué en détail ce que seront les plans de la bauge du futur. En attendant, que les criminels soient jugés et punis, que les dragueurs irrespectueux soient calottés, et que les femmes qui torturent psychologiquement leurs compagnons soient … non, une telle éventualité est évidemment inenvisageable.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.