A quel niveau de bassesse intellectuelle et morale en est-on arrivé pour sommer un député de crier Vive la France ?

Nous voudrions revenir, avec un peu de recul, sur l’invraisemblable polémique qui s’est déclenchée fin juin à propos de la députée (France Insoumise) Danièle Obono. Cette « affaire » et les réactions qu’elle a suscitées nous semble en effet particulièrement emblématique de l’avilissement du débat public qui s’instaure en France depuis quelques années.

Nique la France

Rappelons l’origine du « scandale ». Ce point est essentiel car la polémique a immédiatement passé par pertes et profits cette origine (mécanisme qui se répète dans tous les scandales de ce genre). Tout commence par la passage de Madame Obono dans l’émission (bien nommée) Les Grandes Gueules sur la radio RMC. Les animateurs de l’émission évoquent une pétition qu’elle a signée en 2012. Cette tribune protestait contre la mise en examen du chanteur du groupe ZEP, suite à une plainte de l’Agrif (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne), une association d’extrême droite spécialisée dans les demandes de censure judiciaire. Il était reproché au groupe ZEP une chanson intitulée Nique la France. Nous pourrions signer sans aucun problème cette pétition qui rappelait notamment, fort à propos, que Renaud a chanté « Votre République, moi j’la tringle ». Il est trop facile de brandir la liberté d’expression uniquement quand il s’agit de défendre des gens avec qui  nous sommes d’accord ou que nous apprécions. Si la liberté d’expression est un principe fondamental, alors cela vaut pour tout le monde, de JeanMarc Rouillan (ancien membre d’Action directe récemment condamné pour apologie du terrorisme) à JeanMarie Le Pen en passant par Finkielkraut, Zemmour (récemment mis en cause pour des propos très proches de ceux tenus par Rouillan, ce qui est assez drôle) ou Dieudonné.

Vive la France

Toujours est-il que les animateurs de l’émission ont alors sommé Danièle Obono de dire immédiatement à l’antenne : Vive la France. Quel être sain d’esprit aurait l’idée saugrenue de brailler soudainement « Vive la France ! » sans rime ni raison ? Et quel individu doté d’un minimum de dignité accepterait d’obéir à l’injonction de déclamer « Vive la France », oukase formulé par un quarteron d’animateurs avides de faux scandales ? Il faut d’ailleurs insister sur l’incroyable mauvaise foi des animateurs de l’émission qui ont proféré des absurdités du type « Ben, vive la France parce que c’est la démocratie et que vous êtes député de la République. » (quel peut bien être le sens de cette phrase en bon français?) ou encore « Parce que vous êtes née au Gabon » (et alors ?) et « J’trouve que vous êtes plus facile à soutenir Nique la France que de dire Vive la France ». On rappellera en passant aux animateurs des Grandes Gueules que l’amour de la France commence par le respect de sa langue et qu’on ne donne pas des leçons de patriotisme quand on écorche la langue de Molière

Le PIR n’est jamais loin

Malgré l’indigence manifeste de l’accusation des animateurs des Grandes Gueules, une polémique s’est développée immédiatement, selon un circuit bien rodé partant des réseaux sociaux pour aboutir dans les colonnes de la presse écrite. Comme d’habitude, le contexte fut rapidement complètement ignoré et on aboutit à une confrontation absurde entre ceux qui accusaient Danièle Obono d’approuver la déclaration Nique la France (ce qui est faux, elle a seulement signé une pétition protestant contre la mise en examen du chanteur) et ceux qui traitaient tous ceux qui la mettaient en cause de racistes, arguant du fait que Madame Obono est noire. On fit aussi entrer dans la danse le PIR et Houria Bouteldja en accusant Danièle Obono de soutenir les thèses racialistes du PIR.

Nique la liberté d’expression

Les débats sur la liberté d’expression sont devenus absolument cacophoniques du fait d’un manque total de cohérence intellectuelle de la part de bon nombre d’intervenants (y compris chez les intellectuels et les politiques). La question des limites de la liberté d’expression est un problème légitime et fondamental. Mais encore faut-il que les uns et les autres acceptent de définir des critères stricts et de s’y tenir. Mais, trop souvent, on se contente de défendre un jour la liberté d’expression (quand elle est attaquée par des gens que l’on déteste) et de la critiquer le lendemain (quand elle est revendiquée par des gens que l’on combat). Or, de deux choses l’une : soit on n’a pas le droit de dire Nique la France mais alors il faut soutenir les revendications de certains groupes qui veulent réintroduire le délit de blasphème ; soit on a le droit de dire Nique la France mais on a alors aussi le droit de dire, par exemple, Nique l’Islam.

Pensée noire, pensée blanche, naufrage de la raison

Pour ce qui est de la couleur de la peau, puisque malheureusement nous en sommes venus à un point où on est obligé d’y faire référence, les soutiens de Danièle Obono qui ont crié au racisme ont eu tort. Une telle accusation fait le jeu de leurs adversaires. On ne peut pas savoir si les animateurs des Grandes Gueules ont sommé Madame Obono de dire « Vive la France » parce qu’elle est noire (même s’il faut bien reconnaître que la mention de sa naissance au Gabon par l’un des animateurs est plus que suspecte). En revanche, on sait que ce sont les mêmes qui se pâment sur CharlieHebdo en invoquant la liberté d’expression et qui appellent à la censure contre, par exemple, Houria Bouteldja. Madame Obono a en effet tenu des propos ambigus sur le PIR, en affirmant par exemple que cette organisation fait partie du mouvement antiraciste, énoncé qui ne veut pas dire grand-chose puisqu’il y a bien des façons d’être antiraciste (y compris en reprenant le langage et l’imaginaire des racistes, comme le fait le PIR).  Mais il est significatif que, une fois de plus, le débat de fond ait été rapidement balayé par des considérations nauséeuses sur la couleur de peau de Danièle Obono, les uns semblant considérer que si on attaque une femme noire on est forcément raciste, les autres ayant l’air de croire qu’une femme née au Gabon ne peut pas être une authentique patriote.

Empêchons l’adversaire de parler, cela nous dispensera de lui répondre

Il devrait pourtant être permis de considérer que nous n’avons pas à crier Vive la France à tout bout de champ et que, en même temps, crier Nique la France est le degré zéro de l’audace. Il devrait aller de soi qu’on peut désapprouver fortement une affirmation (Nique la France, par exemple) et désapprouver tout aussi fortement une action judiciaire contre ceux qui l’ont formulée. Il devrait être évident que l’examen des thèses défendues par quelqu’un ne doit tenir aucun compte de la couleur de sa peau ou de son pays de naissance. Malheureusement, non seulement ces énoncés ne vont plus de soi mais toute tentative de les défendre est désormais considérée comme un casus belli par les excités des différends bords. A « gauche » des intellectuels comme Geoffroy de Lagasnerie, Didier Eribon ou Edouard Louis passent leur temps à exiger qu’on fasse taire certains de leurs collègues (Marcel Gauchet ou, très récemment, Nathalie Heinich). A droite (et chez certains « républicains »), on somme le journal Le Monde de refuser de publier une tribune de soutien à Houria Bouteldja. Dans ce chaos d’anathèmes et de contre-anathèmes, on en vient à considérer comme parfaitement superflu d’examiner les arguments des uns et des autres puisque le seul enjeu du « débat » revient à décider qui a le droit de parler. Et c’est alors que des « journalistes » s’avisent qu’il est parfaitement normal d’exiger d’une invitée qu’elle glapisse Vive la France en direct.

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