Faire un article sur Uber s’avère être la chose la moins périlleuse dans la vie d’un journaliste. Si votre nom ne commence pas par Alain et ne se termine pas par Madelin, il y a des chances pour que vous soyez un soutien discret ou avéré à la cause des taxis « réguliers » afin de défendre le gagne-pain des « petits commerçants » motorisés.

Dégager Uber du territoire national se décline dans toutes les langues et dans toutes les cultures. De l’Inde aux Amériques, pas un espace géographique n’a été épargné par les scandales à répétition provoqués par la compagnie des chauffeurs de taxi free-lance. Un petit viol par-ci, une escroquerie par-là, un kidnapping pour refuser de payer une course un prix indécent… La liste n’en finit pas de grandir.

C’est que Uber est beaucoup plus qu’une petite entreprise de transport de particuliers ayant rencontré un large succès, c’est un modèle de société complet qui est proposé par ses co-fondateurs, Travis Kalnick et Garett Camp, deux petits gars formidables doués pour les nouvelles technologies et à l’esprit innovant. Traduction : deux têtes de nœud qui ont trouvé le bon filon.

Si vous rêvez d’un monde sans garantie sociale, d’aucune espèce et d’aucune forme ; si vous roucoulez à l’idée que la seule façon possible de résoudre les travers de ce monde est de choisir l’option du libre-échange et de l’économie de marché ; si vous pensez fondamentalement que la seule manière de sortir de la crise, c’est de partir du principe que l’on doit « s’assumer pleinement dans la vie, mon petit gars » : sans le savoir, vous êtes l’enfant terrible de Donald Trump et de Margaret Thatcher. Vous venez de faire un pas sérieux dans un monde où la scolarité n’est pas gratuite, où par conséquent vous démarrez dans la vie avec une dette qui courra pendant au moins 10 ans, dans un monde où la première cause de faillite personnelle est la maladie. Vous venez également d’opter pour la généralisation du statut free-lance et vous êtes le prochain sur la liste. C’est un choix qui se justifie.

En tout cas, ce n’est pas celui des chauffeurs de taxi réguliers qui doivent payer une patente pour exercer leur profession et qui sont donc responsables devant la loi des fautes liées à l’exercice de leur profession ; certains vont même jusqu’à tenter d’améliorer leur statut d’artisan par l’extension de leur couverture sociale. Dingue. En gros, l’exact opposé de la logique Uber.

Le problème, pour vous et pour moi, c’est que quand il est tard, c’est votre Iphone qui décide de la meilleure solution pour rentrer chez soi (on n’a pas dit sain et sauf, hein !). Et comme souvent à ces heures indues, c’est la facilité qui l’emporte. Elle a désormais un nom, UberPop. C’est dans cette dialectique entre les deux êtres qui cohabitent en nous, le citoyen et le consommateur, l’un optant pour ce qui est juste et l’autre pour ce qui est simple et économique, que réside cette bataille perpétuelle que se livrent l’esprit logique et l’esprit pratique.

Pour résoudre cette dualité, les peuples ont inventé un concept ringard et éculé, la Nation, soit un territoire sur lequel se déterminent tout un ensemble de principes juridiques censés régler certains aléas de la vie (maladie, vieux jours, incapacité physique etc.). On décidait ainsi, mais c’était au siècle dernier, de ce qui était juste et on acceptait volontairement, en retour, de rogner une part de notre liberté (parfois même de notre confort!) afin d’aménager un vivre-ensemble qui, bon an mal an, valait ce qu’il valait mais permettait de mettre en harmonie nos principes et nos actions. C’est du reste le sens profond du mot politique.

Par conséquent, sauf à vouloir que triomphent l’égoïsme et la généralisation de la société marchande, il serait peut-être temps de remettre les choses en ordre et de définir nos priorités, à savoir : le modèle social de la France doit être préservé car on n’y vit pas si mal, en France ; Uber et sa logique d’entreprise vont à l’encontre de mes principes et de mes valeurs, interdisons Uber ; « merde, il est tard, je voudrais bien rentrer mais Uber c’est interdit, bon tant pis, je ferai la queue à la station de taxi, putain c’est bondé, et y pleut ».

Cette solution n’a rien de magique parce qu’elle n’empêchera aucun chauffeur de taxi, Parisiens pour les citer, d’être une vraie tête de con qui écoute de la disco tout en essayant, au passage, d’arrondir le montant de sa course par de savants détours. En revanche, cela permettrait de rétablir une saine hiérarchie, citoyen avant tout, puis consommateur.

Une réponse

  1. Revue de Presse | Bruit Blanc

    […] On assiste à un florilège de proclamations où se mêlent des professions de foi libérales et des témoignages émus de citoyens-consommateurs adeptes des services VTC ou Uber. Nous appelons pour notre part solennellement à une grande manifestation des proxénètes, des […]

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