« For the people of Northern Ireland, the Troubles were an elephant in our living room. Nobody mentions it, because it’s so enormous » (Danny Boyle) (1)

Si la filmographie de Danny Boyle ne nous inspire qu’une indifférence polie, le réalisateur de Trainspotting peut être crédité au moins d’une réussite majeure : le moyen-métrage Elephant (1989), qu’il a produit – mais dont il peut être considéré comme le véritable co-auteur – est un objet filmique extrêmement déroutant, dont l’ambition formelle égale la radicalité du propos. A la fin des années 80, Alan Clarke et Danny Boyle s’étaient aperçus que le nombre d’assassinats liés à la guerre civile en Irlande du Nord atteignait le chiffre effarant de 120 morts par an, mais que ces victimes – pour la plupart des civils irlandais – étaient totalement ignorés par les médias et le gouvernement de Londres, qui ne s’intéressaient au conflit que lorsque des militaires de l’armée britannique étaient la cible des attentats. Résignés à subir jour après jour une violence aveugle – et la plupart du temps mortelle – les habitants d’Irlande du Nord avaient fini par intégrer les exécutions sommaires comme les signes d’une relative normalité. 

Elephant part de ce constat et condense en 38 minutes le climat étouffant et délétère de cette guerre silencieuse des années Thatcher. Dépourvu de musique et de dialogue, le film enchaîne 18 séquences présentant des caractéristiques similaires et répétant le même scénario minimal : dans des lieux urbains anonymes – Belfast et ses environs, pour les initiés – des individus ordinaires tuent ou sont exécutés à l’arme à feu. Si la violence n’est pas éludée – les tueries sont filmées de manière frontale et sans ellipse – le choix d’accompagner les silhouettes par de longs travellings à la steadicam rend peu à peu l’exercice fascinant, voire hypnotique. Il ne s’agit pas pour Clarke – précisons-le – de déréaliser ces assassinats en faisant étalage de sa virtuosité – ce qui serait à nos yeux une entreprise irresponsable et moralement douteuse – mais plutôt de placer à chaque fois le spectateur dans une position de témoin impuissant, qui comprend qu’une exécution va avoir lieu, mais qui ne sait jamais quand elle se produira, d’où elle viendra, ni qui sera visé. La répétition mécanique des meurtres entraîne progressivement un effet de banalisation qui traduit mieux que de longs discours l’accoutumance forcée des citoyens nord irlandais à cette barbarie du quotidien. 

La dernière séquence, en particulier, fait basculer le procédé vers une forme d’absurdité terrifiante. Deux hommes, filmés de dos et que nous présumons êtres des assassins, marchent le long d’immenses hangars déserts. Au détour d’un couloir, ils tombent sur un troisième homme qui les attendait. Le premier homme se laisse alors placer par le second face à un mur, puis il est aussitôt abattu par le troisième : logique détraquée d’une guerre implacable dont on a fini par oublier les causes – politiques et religieuses – mais qui continue à frapper aveuglément et à semer la mort autour d’elle. En 2003, le réalisateur américain Gus Van Sant, s’inspirant sans jamais la nommer de la tuerie de Columbine, rendit un hommage remarquable à Elephant, en tournant un long métrage homonyme qui déplace les enjeux du récit sur la libre circulation des armes à feu aux États-Unis – et, implicitement, l’influence criminelle de la NRA – en manifestant toutefois une empathie surprenante à la fois pour les victimes et les meurtriers.

  1. « Pour les habitants d’Irlande du Nord, les attentats étaient un éléphant dans notre salon. Personne n’en parle parce que c’est tellement énorme. »
NOTE

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