On dit souvent que les gens boivent par faiblesse ou parce qu’ils ont des problèmes psychiques. Ce sont des explications bien commodes. S’ils boivent par faiblesse, alors c’est de leur faute. S’ils ont des problèmes psychiques, c’est l’affaire de la science. Il y aurait beaucoup à dire sur la faiblesse et surtout sur l’usage social et politique qu’on en fait. Ce n’est pas gentil de traiter quelqu’un de gros mollasson à moitié taré. En revanche, faible, voilà un mot plus neutre et qui a l’avantage de pouvoir désigner tous ceux qui n’y arrivent pas. Les chômeurs qui ne trouvent pas de travail ? Faibles. Ceux qui ont un travail mais qui ne s’y épanouissent pas ? Faibles. Ceux qui ne parviennent pas à élever correctement leurs enfants ? Ceux qui ne réussissent pas leur vie amoureuse (comme si c’était quelque chose qu’il s’agit de réussir) ? Faibles.

En l’occurrence, nous avons connu beaucoup d’alcooliques et aucun d’entre eux n’était faible ou fou. Par contre, ils s’ennuyaient ou ils trouvaient la vie affreuse (les deux ne sont d’ailleurs pas incompatibles). C’est terrible, l’ennui. L’ennui fait mal, physiquement. Or, la vie est le plus souvent objectivement ennuyeuse. Et passablement affreuse. Responsabilités, travail, devoir, tâches ménagères, etc. Ceux qui ne parviennent pas à accepter cette vie ne sont pas faibles, ils ont simplement compris qu’elle n’avait aucun intérêt. Alors, pour tenir quand même le coup, ils boivent. C’est très facile à comprendre. C’est leur façon d’être forts. Un peu.

Voilà pourquoi il faut absolument regarder Je ne suis pas un salaud d’Emmanuel Finkiel (2016). Eddie (magnifiquement joué par Nicolas Duvauchelle) boit énormément, il est au chômage, il est séparé de sa femme, il a un jeune fils. Un soir, il est agressé. Il pense pouvoir identifier celui qui l’a attaqué. On n’en dira pas plus sur l’histoire, ce serait dommage. Le film est esthétiquement superbe, les acteurs jouent merveilleusement (notamment l’excellente Mélanie Thierry), la mise en scène est parfaite. Complètement a-politique, le film d’Emmanuel Finkiel nous parle brillamment des classes populaires et donc aussi de l’humanité en général car, c’est ce que ne comprennent pas tous ceux qui s’obstinent à faire des films « citoyens » ou « engagés », les gens modestes ont exactement les mêmes angoisses, les mêmes espoirs, les mêmes joies et les mêmes déceptions que les bourgeois.

On s’est longtemps interrogé sur la nature humaine (maintenant on s’en fout, on a trouvé un objectif mystique : contenir le déficit budgétaire en-dessous de 3%). Qu’est-ce qui nous distingue de tous les autres êtres vivants ? C’est fort simple : les êtres humains boivent de l’alcool et prennent de la drogue. On peut facilement en déduire une autre vérité anthropologique : l’être humain n’est pas content. 

Dans leur voiture, la femme d’Eddie lui susurre, comme un mot d’amour, « Tu as la haine. ». En effet, Eddie a la haine. On ne saura jamais pourquoi et pourtant, une fois le film terminé, on a l’impression de l’avoir compris. Pas clairement car Eddie non plus, manifestement, ne se comprend pas clairement. C’est peut-être parce qu’il s’ennuie. Ou parce qu’il ne sait pas comment être un homme. Ou parce qu’il n’a pas beaucoup d’argent. Ou parce que la vie est affreuse. Ou parce qu’il faut encore laver la vaisselle. En tout cas, on le comprend.

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