Judge : « You don’t invite leniency, do you ? » 

Trevor : « No. » (1)

Le récit de Made in Britain (1982) peut être résumé en trois lignes : vingt-quatre heures dans la vie du skinhead Trevor – la révélation de Tim Roth, dans l’un de ses plus beaux rôles – du tribunal à la cellule d’un commissariat, en passant par l’agence d’intérim et le foyer pour jeunes. Une durée courte – 76 minutes – évacuant toute digression superflue et une simple question, déjà posée dans Scum : comment résister coûte que coûte aux injonctions d’une société autoritaire ? Made in Britain contourne avec beaucoup d’intelligence l’écueil propre au sous-genre du film de skinheads qui  – d’American History X à Un Français – applique le même scénario consternant de banalité : un protagoniste révolté défend violemment des idées ignobles, mais finit par comprendre qu’Hitler était un sale type et qu’au fond, le racisme, c’est vraiment très mal. Si Trevor arbore fièrement une croix gammée dessinée au feutre entre les sourcils et s’il ne manque jamais de brailler des insanités xénophobes, l’adhésion du personnage à l’idéologie nazie est finalement moins évidente que son nihilisme et sa solitude. La brève amitié qui le lie au jeune noir Errol (Terry Richards), compagnon d’infortune croisé au foyer où il a échoué, montre que Trevor est moins obnubilé par la haine raciale – dont il se moque éperdument – que par un instinct très fort le poussant à refuser toute soumission, même ponctuelle, aux représentants d’une société qu’il rejette, que ceux-ci agissent avec bienveillance (les éducateurs), rigueur (le juge du tribunal, l’officier de police) ou brutalité (l’agent qui le frappe d’un coup de matraque dans la dernière scène). 

Trevor est, pour reprendre l’expression de Victor Hugo, « une force qui va », soit un individu toujours en mouvement et cherchant par n’importe quel moyen à échapper à l’immobilité (même enfermé dans une pièce, Trevor continue à tourner en rond de manière ininterrompue). Le parcours du personnage est à ce titre indissociable de la découverte par Alan Clarke de la steadicam, soit une caméra légère  portée par un harnais et autorisant une grande fluidité dans les déplacements (2). Clarke s’enthousiasma pour ce procédé, qui lui permettait d’échapper à la grammaire rigide du champ / contre-champ et de manifester son empathie en maintenant constamment une proximité physique avec son anti-héros. Si Made in Britain n’échappe pas à un certain didactisme – la longue séquence centrale dans laquelle un officier de police (Geoffrey Hutchings) expose, tableau à l’appui, la spirale inextricable de délinquance dans laquelle Trevor s’est enfermé – les plus beaux moments du récit sont des scènes quasi-muettes dans lesquelles Clarke se contente de suivre Tim Roth dans sa course vers le néant : sa jubilation enfantine lors d’une course de stock-car, un travelling magnifique dans un tunnel routier – plagié par le réalisateur Jonathan Glazer dans le clip de Rabbit in your Headlights pour UNKLE – et, surtout, une pause (presque) apaisée durant laquelle Trevor contemple avec un sourire triste la scénographie d’une vitrine de magasin, montrant une famille idéale réunie dans son salon : contre toute attente, Trevor ne brise pas cette vitrine – comme il l’a fait précédemment à l’agence d’intérim – mais fuit en courant dans la direction opposée. 

La conclusion du film, ambiguë – Trevor, après avoir encaissé un coup de matraque particulièrement vicieux semble éprouver une forme de jouissance à l’idée d’être mis au pas – n’est pas celle que prévoyait le scénario original de David Leland, dans lequel Trevor, envoyé dans un borstal, continuait à résister à toute forme d’autorité. Clarke et son scénariste décidèrent de conclure le récit par une fin ouverte, qu’illustre le gros plan sur le visage extatique de Tim Roth, proche dans l’esprit du dénouement de A Clockwork Orange (Kubrick), montrant le visage de Malcolm McDowell figé dans une expression similaire. Instantané saisissant d’une société engluée dans le marasme thatchérien – la chanson UK 82 des braillards du groupe The Exploited est placée au générique d’ouverture – Made in Britain est aussi, comme son titre l’indique, le portrait profondément émouvant d’un des enfants perdus générés par cette société.

  1. Le juge : « Vous n’incitez pas à la clémence, n’est-ce pas ? » Trevor : « Non. »
  2. Un exemple célèbre est celui des longs travellings derrière la voiture à pédales de Danny Lloyd dans Shining de Stanley Kubrick (1980).

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