Scum (1979), dans sa version tournée pour le cinéma, n’est pas une œuvre originale, mais le remake d’un téléfilm réalisé deux ans plus tôt par Clarke pour la BBC et interdit par cette même chaîne en raison de sa violence et, surtout, de son caractère subversif (1). Chronique de la vie dans un « borstal » (nom donné aux centres fermés pour jeunes délinquants, qui furent officiellement supprimés en 1982), Scum n’est pas directement consacré au thatchérisme (2) – dont il anticipe toutefois la brutalité coercitive – mais traduit, avec les moyens du cinéma, la rage éphémère du mouvement punk, immédiatement suivie de la reprise en main d’un pouvoir qui déteste sa jeunesse, ne la tolérant qu’humiliée et soumise.

Le récit suit un nouvel arrivant, Carlin (le débutant Ray Winstone), dont on sait peu de choses : il a frappé un gardien de sa précédente maison de correction et sa renommée de forte tête le précède. Si Carlin aspire visiblement à se faire oublier et à purger sa peine sans chercher les ennuis, la découverte des conditions de vie dans le nouveau centre l’amène vite à revoir ses priorités. Institution inhumaine, administrée par un directeur bigot et des brutes épaisses en guise de surveillants, le borstal ne rééduque en rien ses pensionnaires, mais les tient en respect par des brimades et des violences quotidiennes (on observera au passage le racisme décomplexé de l’institution et de ses représentants, loin de toute tentative d’atténuation marquée par le politiquement correct). Pire : le système carcéral délègue son autorité aux détenus les plus douteux et contribue, en connaissance de cause, à briser les plus fragiles. 

D’un pessimisme absolu, le film ne suggère que deux types de résistance possibles : la prise du pouvoir par la force qu’accomplit Carlin en devenant le chef officieux des prisonniers, ou la subversion narquoise adoptée par l’intellectuel Archer (formidable Mick Ford), utilisant les failles du système pour dénoncer son absurdité. Les deux méthodes sont néanmoins vouées à l’échec : la longue séquence de dialogue entre Archer et l’un des gardiens ne mène qu’à une impasse – le représentant de l’institution refusant toute concession à son interlocuteur – et l’émeute finale, d’une sauvagerie inouïe, ne contribue qu’à éliminer les éléments séditieux (lors d’une brève scène muette et glaçante), en offrant à la direction de l’établissement le prétexte idéal pour imposer des règles plus répressives encore. Si Scum évoque certains classiques du film de prison – de White Heat (Walsh)  à Brute Force (Dassin) – la référence souterraine pourrait en être Salo, de Pier Paolo Pasolini, sorti quelques années plus tôt, en 1975, dont Alan Clarke semble à plusieurs reprises tirer son inspiration. 

A la différence du téléfilm original, marqué par une forme de réalisme documentaire, la version de 1979 introduit de discrets effets de stylisation : l’oppression institutionnelle est concrètement représentée par des rituels d’intimidation physique, littéralement mis en scène par les surveillants, ceux-ci s’appliquant en outre à dégrader les valeurs dont ils se prétendent les gardiens : nous pensons, par exemple, à la parodie grotesque de cérémonie nuptiale orchestrée par Sands (John Judd), qui renvoie à celle organisée par les notables fascistes du film de Pasolini. Beaucoup plus qu’un simple film à thèse destiné à embrayer les débats de deuxième partie de soirée dans une émission du type Dossiers de l’Écran, Scum demeure, quarante ans après sa sortie, un film d’une force magistrale et, par endroits, d’une violence difficilement supportable, mais dépourvu de toute complaisance et maintenant constamment la juste distance avec son sujet. En 2010, le réalisateur Kim Chapiron – lié au collectif Kourtrajmé – tourna un remake de Scum intitulé Dog Pound, nouvelle version qui, si elle demeure honorable, ne fait pas oublier le modèle dont elle s’inspire.

NOTES :

  1. Les deux versions sont disponibles sur le DVD et permettent une approche comparative des plus intéressantes.
  2. Le film fut tourné au début de l’hiver 1979, soit quelques mois avant la victoire des conservateurs le 3 mai de la même année.

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