« It’s not about football, nothing to do with it. It’s about tribes. » (Alan Clarke) (1)

Retour à une certaine orthodoxie – si l’on peut dire – après l’échappée expérimentale d’Elephant, The Firm (1989) peut être rapproché de Made in Britain par sa durée (67 minutes) et le parti pris de scruter un personnage comme le symptôme d’un dérèglement social (une fois encore, la steadicam permet au réalisateur de maintenir la bonne distance avec l’objet de son étude). Clive Bissel, surnommé « Bexie » (Gary Oldman,peu avant son départ pour Hollywood), incarne une certaine idée de la réussite et de l’ascension sociale sous les années Thatcher. Issu d’un milieu modeste, Bexie a fait des études et exerce avec talent la profession d’agent immobilier. Mari dévoué et père de famille modèle, il emploie son temps libre à animer un club de supporters ultras – « a firm », en anglais, que l’on pourrait traduire par un « kop » – et aspire à rassembler autour de lui les groupuscules rivaux, en vue d’unifier une armée de supporters britanniques pour la coupe d’Europe de football de 1988. Tourné quelques années après le drame du Heysel (qui s’était produit en 1985), le film aspire à montrer une évolution inattendue du hooliganisme et de la culture violente associée au football : il ne s’agit plus d’un phénomène causé par des délinquants et des marginaux, mais au contraire d’un rituel entretenu par des individus socialement intégrés, disposant de tout le confort matériel et appartenant plutôt à la bourgeoisie. Cette brutalité, nous dit Clarke, n’est au fond que le prolongement logique de la compétition agressive propre à une société ultra-libérale, dans laquelle il importe en priorité d’anéantir l’adversaire et où tous les coups sont permis. 

Avec Bexie, Gary Oldman compose un personnage complexe de parvenu arrogant, arborant ses cheveux gominés et ses costumes trois pièces, comme autant de signes d’accomplissement, mais enclin à régresser dès la première occasion dans la barbarie tribale (« It’s about tribes », nous prévenait le réalisateur). L’intelligence d’Alan Clarke consiste à ne pas révéler immédiatement la folie et l’hybris de son protagoniste, mais à les laisser sourdre au fil des scènes. Dans la première moitié du récit, Bexie fait plutôt figure de héros traditionnel, capable de charisme et d’humour, auquel le scénario oppose un ennemi antipathique : Yeti (Phil Davis). Cependant, à la suite d’une série d’imprévus – une embuscade tendue par un kop rival, un accident domestique impliquant le nourrisson de Bexie et un cutter, une série de disputes avec son épouse Sue (la géniale Lesley Manville) – le personnage finit par révéler sa véritable nature : celle d’un meneur autoritaire n’obéissant qu’à sa volonté de puissance et capable de recourir à l’intimidation – morale ou physique – pour parvenir à ses fins. 

Au-delà du personnage et de son obsession mortifère, le réalisateur dresse avec lucidité deux constats accablants : 1) En accédant à la bourgeoisie, le prolétariat – dont Bexie et son kop sont emblématiques – a perdu son identité et remplacé la lutte des classes des générations précédentes par des affrontements vides de sens entre tribus rivales socialement homogènes. 2) Le football – qui représentait autrefois un idéal de culture populaire – a non seulement été perverti par la brutalité du hooliganisme, mais celle-ci a fini par se détacher totalement de son objet de référence. On ne voit quasiment aucune image de match dans The Firm, car Bexie et ses comparses ne font même plus semblant de s’intéresser au sport. Seules comptent désormais leurs vendettas absurdes, au point d’affirmer – comme le déclare un personnage secondaire – que si on leur interdisait l’accès aux matchs de football, les hooligans se replieraient sans état d’âme sur les tournois de boxe, de billard ou de fléchettes. La conclusion du récit s’avère désespérante. Un an après la mort de Bexie – dont l’exemple aurait pourtant dû les faire réfléchir – ses compagnons et anciens rivaux se retrouvent unis sous la bannière de l’Union Jack et prêts à en découdre, tous ensemble, contre les supporters du continent européen. Le projet « visionnaire » (sic) de Bexie voit donc son aboutissement dans une explosion de chauvinisme borné, de violence haineuse et de bêtise crasse, dont Alan Clarke nous suggère au final qu’il correspond sans doute possible au vrai visage de l’Angleterre thatchérienne.

  1. « Ça ne concerne pas le football. Ça n’a rien à voir avec. C’est à propos des tribus. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.