It’s Immaterial, trésor caché de la pop britannique, est sur le point de sortir House For Sale, son troisième album. Un disque attendu depuis bientôt trente ans.

En Anglais, « It’s Immaterial » est une expression idiomatique signifiant « c’est sans importance », mais il est permis de la prendre au pied de la lettre si l’on parle du binôme formé par Jarvis Whitehead et John Campbell : une entité immatérielle que l’on serait bien en peine de désigner par le nom de « groupe », qui enregistra deux disques essentiels entre la fin des années 80 et le début des années 90, puis disparut de la circulation en laissant planer l’hypothétique promesse d’un troisième album intitulé House For Sale, que tout désigne comme une arlésienne digne des textes inédits de Jerome David Salinger, du Dune d’Alejandro Jdorowsky ou du Napoléon de Stanley Kubrick.

Fondé à l’aube des années 80, It’s Immaterial fut d’abord un groupe au sens traditionnel du terme – réduit à un duo à partir de 1984 – qui enregistra une poignée de quarante-cinq tours et un mini-album (Fish Waltz EP) entre 1980 et 1985. La formation se fit connaître en 1986 avec la chanson Driving Away from Home (Jim’s Tune), qui remporta un certain succès (essentiellement au Royaume-Uni). Ballade mélancolique, Driving Away… est sans doute l’une des plus belles chansons des années 80, en raison notamment de son atemporalité et de l’absence de marqueurs esthétiques propres à cette décennie. Les couplets nous font entendre le monologue désabusé d’un personnage dont l’envie d’ailleurs se limite à sillonner les routes du nord de l’Angleterre (« And forty five minutes to Manchester / And that’s my birth-place, you know »), mais le refrain, magnifique de simplicité et d’évidence, élève instantanément le morceau au niveau du classique, laissant à l’auditeur l’impression de découvrir un titre parfait qui aurait toujours été là et pour lequel il suffisait simplement de tendre l’oreille.

Le premier album du groupe, Life’s Hard and then You Die, qui sortit en septembre de la même année, pouvait laisser craindre l’un de ces disques construits à la hâte autour d’un ou deux tubes et complétés avec des fonds de tiroir. Il n’en est évidemment rien et Life’s Hard… demeure, trente-quatre ans après sa sortie, un chef-d’œuvre de délicatesse et d’éclectisme, porté par des textes d’une intelligence et d’une sensibilité plus qu’inhabituelles dans le domaine de la musique pop : soliloque d’un représentant de commerce coincé dans une vie médiocre (Happy Talk), évocation élégiaque d’une dignité du travail avant la récession et le chômage (The Better Idea), éloge ironique d’une vie qu’il faut aimer pour ce qu’elle est, avec son  lot de mesquineries et de déceptions (The Sweet Life) ou encore méditation sur le besoin vital d’espace (Space), dont les paroles prennent un sens douloureux en cette période de confinement imposé.

Sans obtenir un succès exponentiel, Life’s Hard… bénéficia de la popularité (relative) du quarante-cinq tours et d’un excellent accueil critique. En 2016, pour les trente ans de la sortie, Campbell et Whitehead rééditèrent le disque dans une luxueuse version augmentée, intégrant une dizaine de morceaux en bonus des dix chansons de l’album original.

Il fallut quatre années au duo pour enregistrer son deuxième album. Ce qui passerait pour une durée raisonnable dans un monde normal s’avère être une éternité dans le domaine de la pop où le public, défini par son inconstance et son ingratitude, peut dédaigner sans remords des musiciens qu’il avait idolâtrés six mois plus tôt. Longtemps absents, mais aussi trop discrets et étrangers à l’exubérance de nombreuses rock stars, Campbell et Whitehead partaient donc déjà avec un sérieux handicap. Le binôme fit alors une série de choix qui, bien qu’inspirés et audacieux, se révélèrent catastrophiques du point de vue commercial : un titre délibérément neutre et anonyme (Song) ; une production de Calum Malcolm – réputé pour son travail avec le groupe écossais The Blue Nile – parfaite de subtilité et de douceur vaporeuse, mais en porte-à-faux complet avec le son dominant de la période [1]; le refus d’écrire des chansons reposant sur un schéma conventionnel – couplets et refrain – en privilégiant un chant murmuré en forme de monologue inquiet; enfin – et surtout – l’absence d’un tube, susceptible d’assurer a minima la promotion du disque en permettant un éventuel passage à l’émission Top of the Pops.

La démarche d’It’s Immaterial rappelle celle de plusieurs artistes contemporains, tels David Sylvian faisant le choix d’une carrière solo exigeante après son départ du groupe Japan, ou Mark Hollis qui, tournant le dos aux succès faciles et profitant de la popularité de Talk Talk, enregistra deux albums géniaux – Spirit of Eden et Laughing Stock – mais peu compatibles avec les exigences de rentabilité imposées par sa maison de disques. Song demeure pourtant, trente ans après sa sortie, un album intimiste profondément original et souvent magnifique, débutant par l’évocation d’une station balnéaire du nord de l’Angleterre, devenue une ville fantôme au fil des ans (New Brighton), puis se poursuivant au gré des morceaux par des chroniques de l’ennui estival (Endless Holiday, Summer Winds), de la morosité des banlieues pavillonnaires (In The Neighbourhood) et – plus généralement – des vies ratées (An Ordinary Life, Missing).

Toutefois, loin de susciter l’abattement, l’intelligence des textes, l’élégance des arrangements et le chant habité de John Campbell apportent une beauté tragique et profondément émouvante à l’ensemble du disque, qui aurait dû devenir l’une des références musicales de la décennie qui commençait, mais disparut au lieu de cela dans les limbes de l’oubli discographique.

La suite est encore plus désolante : le troisième disque du duo, House For Sale, annoncé pour 1992, ne fut jamais officiellement distribué en raison d’une rupture avec la maison de disques. La publication – officieuse et confidentielle – d’un CD homonyme (mais jamais homologué comme tel par le binôme), ainsi que la « fuite » de quelques chansons éparses sur internet (Just North of Here, Is it Alright (Between us)?) au début des années 2000, donnèrent une vague consistance à ce disque fantôme, mais sans aboutir à la sortie officielle du véritable House for Sale. Or, depuis 2016, avec la réédition miraculeuse de Life’s Hard and Then You Die, évoquée plus haut, Campbell et Whitehead annoncèrent leur intention de sortir enfin House For Sale en le finançant par les moyens du crowdfunding.

Depuis quatre ans, la page Facebook du duo publie donc des messages plus ou moins réguliers informant les 2000 abonnés de l’évolution du projet, ralentie pour des raisons de financement ou à cause de graves soucis de santé de John Campbell, soigné pour un cancer en 2018. Récemment – c’est-à-dire en juillet 2019 – la publication d’une hypothétique pochette laissait espérer la possibilité d’une sortie prochaine, mais des retards dus à des questions techniques auxquels s’ajoutent désormais l’épidémie de Coronavirus reportent la sortie du disque à une date inconnue. On espère que ce sera simplement avant l’année 2030.

Comme l’observait Jonathan Coe à propos de La Vie privée de Sherlock Holmes, film mutilé de Billy Wilder – dont l’écrivain tenta durant plusieurs décennies de retrouver les pièces manquantes – certaines œuvres sont peut-être faites pour rester incomplètes et demeurent plus belles dans cet état d’inachèvement, qui fait travailler notre imagination. Sans doute, d’ailleurs, l’écoute du disque terminé décevra-t-elle les fans qui rongent leur frein depuis trois décennies ? Il n’empêche : la parution inespérée de ce disque serait un cadeau idéal pour célébrer la fin du confinement et la récompense d’une longue attente pour les 2000 admirateurs fidèles d’It’s Immaterial.


[1]: la mode était alors au baggy-sound, intégrant sans grande subtilité les recettes du phénomène acid-house à la pop et au rock, porté par des artistes aux personnalités extraverties tels Shaun Ryder de Happy Mondays ou Ian Brown des Stone Roses.

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