Après trente ans d’attente, House For Sale, le troisième album d’It’s Immaterial, est enfin disponible : le miracle musical de 2020 et l’un des plus beaux disques sortis en cette étrange année de pandémie.

Il y a six mois, lorsque j’évoquais sur ce site la possible résurrection du duo It’s Immaterial et la parution d’un hypothétique troisième album – annoncée à plusieurs reprises et systématiquement retardée depuis près de cinq ans – je ne croyais pas sérieusement – je peux l’avouer aujourd’hui – à une telle possibilité. Tout au plus espérais-je un jour entendre des versions plus ou moins achevées des morceaux de ce disque, en chantier depuis trois décennies et attendues de pied ferme par les 2000 admirateurs du “groupe”, ou plutôt de cette entité fantôme, dont le nom – créé à partir d’une expression idiomatique – définit à la perfection la nature évanescente.

Or, avec un sens de l’ironie qui n’échappera à personne, il aura fallu qu’une pandémie mondiale mette durant plusieurs mois la planète à l’arrêt, pour que Jarvis Whitehead et John Campbell se décident à sortir du silence et achèvent enfin ce fameux House For Sale qu’il est possible de commander en ligne depuis le 18 septembre sur le site du label Burning Shed. Il était évident qu’une telle attente exacerberait les exigences et les inconditionnels d’It’s Immaterial – à commencer par l’auteur de ces lignes – guettaient l’arrivée du disque avec une impatience mêlée d’appréhension. Comment réagir, en effet, à la découverte d’une œuvre espérée par certains à l’échelle d’une vie : j’avais dix-neuf ans à l’époque de Song [1], j’en ai quarante-neuf aujourd’hui. Ce n’est pas anecdotique.

Dès les premières notes de Summer Rain, l’auditeur retrouve instantanément l’atmosphère mélancolique et feutrée de Song. Malgré les années, la voix de John Campbell a conservé sa beauté fragile et son chant mi-parlé atteint toujours un parfait équilibre entre gravité et détachement. Qu’il soit question de journées pluvieuses (Summer Rain, The Gift of Rain), d’insomnie (I Can’t Sleep), d’échecs amoureux (Tell Me Why, How Can I Tell You) ou d’un dialogue impossible entre un père et sa fille (Kind Words), la musique d’Its Immaterial saisit avec précision les temps morts du quotidien et leur insuffle une beauté tragique. Si les textes n’évoquent jamais explicitement un contexte politique ou social, House for Sale fait partie des albums qui, sortis au cours des dernières années, traduisent au plus près l’humeur désenchantée de l’Angleterre à l’heure du Brexit, de la même façon que Song saisissait en pointillés celle d’un pays laminé par dix ans de thatchérisme, le choix d’éviter tout commentaire explicite révélant peut-être davantage par ses ellipses qu’un discours plus ouvertement engagé (ce qui n’empêche pas, précisons-le, de très belles réussites, à l’instar du génial Encore des Specials).

Le disque, à présent terminé, a donc non seulement échappé de peu à son statut d’Arlésienne et d’œuvre maudite, mais il s’est aussi révélé digne de ses deux prédécesseurs et constitue l’une des rares bonnes nouvelles de l’année 2020. L’histoire peut donc s’arrêter là – sur ce qui ressemblerait à une trilogie informelle – mais il est aussi permis d’espérer que Campbell et Whitehead, mus par un succès que l’on espère le plus large possible, fassent le choix de reprendre leur activité musicale et de continuer à enregistrer d’aussi beaux albums.

[1]: deuxième album d’It’s Immaterial, sorti dans une indifférence totale au milieu de l’été 1990.

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