Hommage sous formes de robe légère ou de chanson pop, multiples occurrences sur Instagram pour vanter ou reproduire une esthétique vintage pleine de fraîcheur et de géométrie, sans oublier la couverture aguicheuse des nouveaux Cahiers du Cinéma : cet été semble repeint aux couleurs rohmériennes. Eric Rohmer, hipster de l’été 2020, est mort il y a tout juste une décennie, à 89 ans.

C’était le 5 mars à Pigalle, la Cigale accueillait l’un des derniers concerts parisiens avant le confinement. Se produisait une jeune chanteuse de Besançon, Clio, pas encore une star mais soutenue par une base d’amateurs comprenant un certain nombre de cinéphiles. Il faut dire que l’unique album de Clio comporte une chanson hommage au réalisateur le plus singulier de la Nouvelle vague, Eric Rohmer est mort. Deux versions figurent sur l’album, dont l’une est interprétée en duo avec Fabrice Luchini, acteur plusieurs fois rohmérien que l’on découvre en chanteur timide et hésitant. Le 5 mars, Clio chantait seule sur scène : « Eric Rohmer est mort et moi j’en veux encore, des parcs parisiens où l’on se tient la main, des balades au bord de la mer, de la voix de Marie Rivière… ». La jolie chanson pop et acidulée, pour reprendre un poncif de la presse musicale, énumère les images attachantes des films rohmériens. Quelques jours après le concert, le 21 mars, Eric Rohmer était mort depuis précisément dix ans. La France débutait alors son confinement et, en dépit du virus, l’imagerie Rohmer allait accompagner cette étrange année 2020.

Une robe à la Rohmer bien peu rohmérienne

C’est l’histoire d’une robe en tissu léger, dessinée comme au temps de l’Occupation, un vêtement présenté sur Instagram par une blogueuse influente nommée Jeanne Damas. La marque Rouje, qu’elle a créée et qu’elle promeut, propose une robe décrite ainsi (en anglais, nous traduisons) : « Conte d’été, un clin d’œil aux films de Rohmer, évoque les étés passés dans une maison de famille du Sud de la France (…) à profiter des plaisirs simples ». Ainsi, cette tenue 1940 vendrait un étrange rêve de dolce vita sudiste et son nom constituerait un bel hommage au film Conte d’été… qui se déroule en 1996 au Nord de la Bretagne, à Saint-Lunaire près de Dinard, où l’on sert des crêpes pour gagner un peu d’argent, où l’on chante et invente des chansons de marins, alors qu’un hypothétique voyage à l’île d’Ouessant constitue le fil rouge du récit. De toute évidence, les maisons de famille dans le Sud existent davantage dans la tête des blogueuses mode que dans l’oeuvre de Rohmer. A la rigueur, la Collectionneuse rassemble en 1967 quelques âmes solitaires dans un grand domaine de Saint-Tropez, le film est instagrammable à l’envi mais nage loin des eaux claires de la mode et des banquets familiaux de prospectus publicitaires.

Si le Rayon vert, après la Normandie et les Alpes, s’achève sur la côte basque, les films estivaux de Rohmer restent plus septentrionaux : Pauline à la plage se baigne à l’ombre du Mont-Saint-Michel, l’Ami de mon amie emménage à Cergy-Pontoise, le Genou de Claire se repose à Talloires au bord du lac d’Annecy… Ce sont ces œuvres solaires, subtilement voluptueuses, morales sans être austères, qui inspirent actuellement une certaine fascination esthétique à bien des instagrammeurs professionnels ou amateurs, français, anglo-saxons ou japonais. Autres cotes élevées auprès de ces internautes : Conte d’été et la Collectionneuse, donc, mais aussi le très urbain l’Amour l’après-midi, l’hivernal Ma Nuit chez Maud et surtout les Nuits de la pleine lune décorées par Pascale Ogier et baignées par la musique pop d’Elli et Jacno. Dans tous ces films s’épanouit la sophistication tranquille d’une imagerie rohmérienne dont quelques lignes ne suffiraient pas à expliquer les sources et les motivations. De fait, l’oeuvre de Rohmer, à la fois fictionnelle et documentaire, pétrie de références littéraires, de considérations architecturales ou urbanistiques, est riche. Et si certains s’effraient face à cette oeuvre bavarde, intellectuelle, il est heureux qu’un fétichisme légèrement rétrograde pour les jupettes de tennis et la déco vintage les aide à s’y ouvrir.

Images aguicheuses comme jamais

On l’aurait cru un peu plus éloigné de la blogueuse mode en campagne promotionnelle, mais l’excellent site de streaming cinéphile LaCinetek.fr se vend aussi à coup de Rohmer estival. La publicité propose « une sélection de films évocateurs de l’été à prix réduit : plage, mer, farniente, mais aussi flirt et désir ». Photo d’illustration tirée de Pauline à la plage montrant deux ados en maillot de bain devisant face à la mer. Mignonne volupté, adolescence réfléchie et nudité timide, le style de l’image concilie les années 80 et l’élégance discrète, il y a tout pour susciter l’acte d’achat (ou de location) chez le nouveau cœur de cible, le jeune esthète urbain à fort capital culturel. Notons que le concurrent UniversCiné propose discrètement une offre VOD très large (22 films de Rohmer, le double de LaCinetek). Quant aux collectionneurs, ils peuvent se procurer les DVD remplis de bonus, édités chez Potemkine. En édition physique ou sur les sites de streaming, les affiches des films ont toutes été redessinées par Nine Antico pour Potemkine et participent pleinement à la passion du moment pour l’esthétique rohmérienne.

La sensualité se fait rarement lascive chez Rohmer. Qu’à cela ne tienne, la toute nouvelle équipe des Cahiers du cinéma, celle qui souhaite rendre la revue « chic » et « conviviale », prend le parti d’une lascivité totale pour sa couverture estivale. Y figure la Collectionneuse Haydée, alanguie au fond d’un transat. L’image est généreusement photoshopée pour en sortir une gamme de tons solaires et pastels. C’est l’aguicheuse porte d’entrée vers une consistante revue d’exégètes où l’on présente un Rohmer littéraire, chroniqueur de revues spécialisées, romancier, mélomane et amateur de la comtesse de Ségur. Quelques images typiques tout de même, notamment lorsqu’Emmanuelle Pireyre souligne l’importance des films de Rohmer pour l’adolescente qu’elle fut dans les années 80 : « [j’apprenais] qu’on peut philosopher en jupe dans un jardin, posséder une chambre à soi drapée de gris, vivre dans une ville nouvelle toute blanche, ou un Clermont-Ferrand tout noir, et même devenir romancière (…) ». Eric Rohmer est mort, l’effet de mode suivra par définition le même chemin après avoir recruté quelques nouveaux passionnés, c’est la bonne nouvelle de l’été.

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